Défiance, pandémie et Hold up

Je reproduis ici un entretien avec Pierre Taribo pour La Semaine, donné le 17 novembre 2020, et publié en version papier.

Hold-Up vise à dénoncer les mensonges et les manipulations autour de la pandémie. Les réalisateurs évoquent une conspiration mondiale pour soumettre l’humanité. Jusqu’où peut aller la complosphère ?

Effectivement… je soupçonne qu’une partie du public qui a discuté de ce documentaire, en se concentrant sur la premiers points, la gravité de la pandémie, l’hydroxychloroquine, n’a pas visionné en totalité les 2h40… car Hold Up va bien au-delà de la controverse autour du virus, pour aborder, ce qui est constitue le terme de son arc narratif, le « Nouvel ordre mondial », la société de surveillance facilité par la 5G et la dématérialisation des achats, voire l’idée d’un « Reset », d’une réinitialisation de nos sociétés… L’argument semble être que la pandémie est en quelque sorte créée pour servir ces fins de contrôle, et l’idée n’est pas seulement que des gouvernements peuvent être tentés d’utiliser des crises, mais qu’il y aurait là-derrière un projet global. A ce titre, il rejoint d’autres documentaires, par exemple Plandemic, paru plus tôt dans l’année, et dont l’argument était que la pandémie était orchestrée afin de rendre la vaccination obligatoire, avec comme maître d’oeuvre Anthony Fauci. Il a également été vu plusieurs millions de fois et a suivi le même itinéraire que Hold Up, le partage sur des plateformes « alternatives » remplaçant vite les supports plus classiques, tels Youtube. Le langage du documentaire est complotiste, non pas parce qu’il poserait des questions gênantes, mais parce qu’il fait l’hypothèse de l’action d’un petit groupe puissant (pas forcément identifiable clairement, même si l’on voit passer à l’image la Trilatérale, Bilderberg, et autres suspects habituels), agissant à l’insu du plus grand nombre en vue d’une fin répréhensible. Il fait donc bien l’hypothèse d’un complot, mais sans se donner les moyens de preuve requis.

Hold Up a été réalisée grâce à des financements participatifs. C’est de la crédulité, la volonté d’avoir une autre vision de la crise  ou la preuve que le conspirationnisme s’étend ?

J’ai grandi dans un milieu, rural et provincial, où la notion d’éducation populaire, dans ce que l’on appelait à l’époque les foyers ruraux, avait un sens fort. Les gens organisaient des activités pour financer des voyages ou recevoir des conférences pour lesquels leurs salaires n’auraient pas toujours suffi et, en tout cas, il y avait un effort commun pour se procurer un accès à la culture, sans concessions sur l’exigence. Je l’évoque pour vous expliquer que j’ai en général un biais en faveur des initiatives culturelles financées par un grand nombre d’usagers parfois modestes. Et sans doute les personnes qui ont financé ce film, ou au moins une partie d’entre elles, sont-elles animées par cette tendance généreuse, par l’envie d’avoir d’autres informations. Après tout, la COVID a de quoi inquiéter, c’est une maladie émergente qui est extrêmement éprouvante, voire mortelle, quand on en a une forme symptomatique, et dont les effets à long terme ne sont pas encore bien documentés, quand on a peu ou pas de symptômes. Ceux qui ont financé ce film, pour l’essentiel, n’ont pas vu le documentaire avant de le financer et je ne voudrais pas les accabler. Mais le moins que l’on puisse dire est que la promesse n’est pas tenue : les affirmations qui occupent la quasi totalité du film ont été réfutées. Si vous voulez défendre une affirmation qui a déjà fait l’objet d’une réfutation, il vous faut des moyens de preuve encore plus forts, ce n’est pas le cas ici, puisque les objections ne sont quasiment pas évoquées. Il vous faut des sources fiables, dont l’itinéraire est présenté clairement : c’est ici le plus grand impressionnisme qui domine. Deux représentants au moins des Professeurs de médecine ont eu des propos controversés, l’un d’entre eux prédisant qu’il n’y aurait pas de seconde vague, d’autres ont des spécialités surprenantes (« radiologue homéopathe »), d’autres témoins sont présentés comme « experts », en fraude par exemple, sans que l’on voie ce qui atteste de cette compétence, je ne parle même pas de la « profileuse » qui clôt le documentaire. Par ailleurs, un grand nombre des témoins-clés sont membres d’une association très engagée, ce qui aurait dû être présenté aux spectateurs. Si je reviens au point de départ que j’ai évoqué, l’éducation populaire, cette dernière n’était en rien synonyme de complaisance à l’égard d’une information de moindre qualité, de raisonnements moins étayés, de sources moins fiables. 

[…] Nous sommes en plein délire conspirationniste qui part du virus et finit par dévier sur le 5G, le transhumanisme…

Vous parlez de « délire », je me contenterai sans doute ici de fatras. Il y a deux manières de lire le film. Soit on le lit comme accumulation de témoignages, souvent elliptiques, et dont l’effet recherché est produit par accumulation, soit on le lit comme tendu vers sa fin, qui est de mettre en avant un nouveau visage du « nouvel ordre mondial ». Si je prends la première branche de l’alternative, en disant que, lorsqu’il n’est pas carrément faux et déjà réfuté, il est elliptique, je pense à l’exemple du médecin italien,  Luigi Cavanna, dit que lorsque des autopsies ont pu avoir lieu elles ont révélé que les patients étaient morts de thromboses. Le contexte laisse entendre qu’alors ils ne sont pas « vraiment » morts de la COVID, alors que les problèmes circulatoires font précisément partie de tableau de la maladie depuis le départ.  Si on compare le raisonnement à une chaîne, composée de divers maillons, et dont la solidité dépend de chaque maillon, mon sentiment est qu’il y a des faiblesses analogues à chaque étape.Si on lit maintenant le film comme un argument tendu vers une conclusion, on a également de quoi être perplexe. L’idée est que cette pandémie servirait l’établissement d’un « nouvel ordre mondial », d’une idéologie transhumaniste, d’un contrôle des individus par la dématérialisation des échanges et la surveillance numérique. Qu’il y ait actuellement une réflexion sur l’avenir des libertés individuelles dans un monde numérique, c’est une chose, et, dans un autre registre, la série Black Mirror, qui relève du genre de la fiction, a sans doute fait réfléchir beaucoup de ses spectateurs. Que les gouvernements qui trouvent la délibération démocratique chronophage et inconfortable profitent des périodes de crise pour renforcer le pouvoir exécutif, au détriment des autres branches, en est une autre, malheureusement bien attestée. Mais on bascule quand on voit dans la situation actuelle un projet, une planification, en lieu et place des conséquences de l’impréparation. Le film accorde beaucoup de crédit au fait qu’il y ait eu, plus tôt dans les années 2000, des prédictions sur l’imminence d’une pandémie, que ce soit à la Fondation Gates ou dans des agences, mais c’est manquer de connaissance historique : cette possibilité — une maladie émergente qui met sous pression les états, les sociétés et les économies — est de longue date un lieu commun de tous les exercices de prospective. 

  
Le problème, c’est que ce pseudo documentaire  amplifie les doutes sur l’origine de l’épidémie. Les intervenants parlent d’intérêts cachés. Ce n’est pas le témoignage de la scientifique chinoise Li-Meng Yan aujourd’hui réfugiée aux Etats-Unis qui affirme avoir des preuves que le virus a été  fabriqué dans un laboratoire de Wuhan qui va lever ce genre de suspicion. 


Le point culminant est sans doute atteint lorsqu’un consultant dont on ne voit pas le visage est présenté comme spécialiste des questions de renseignement et fait référence à un rapport de « l’Agence de sûreté nucléaire » (par quoi il entend sans doute l’Autorité de sûreté nucléaire) sur l’origine censément artificielle du virus, alors que si un tel document existait, il serait très douteux qu’il provienne d’une telle source, dont ce n’est pas le métier. Je parlais d’ambiguïté, le film donne exclusivement la parole à des acteurs persuadés qu’il s’agit d’une forme d’arme biologique, avec des allusions cryptées à « Fort Detrick », du côté américain, comme au plus fort des spéculations identiques sur l’origine du virus du SIDA. Mais il n’instruit pas les autres scénarios, à commencer par le plus simple, une maladie émergente naturelle et le transfert par une espèce-hôte, ou même la question, qui reste toujours ouverte, d’une imprudence humaine à un stade ou un autre (https://lejournal.cnrs.fr/articles/la-question-de-lorigine-du-sars-cov-2-se-pose-serieusement). Ces recherches ne permettent cependant pas les mêmes emballements complotistes.

Comment contre-argumenter et être entendu  alors que la défiance envers la parole publique et la manière dont les médias traitent le sujet s’amplifie?

Qu’il y ait une inquiétude à l’égard de la pandémie, comme des effets économiques, politiques et sociaux des mesures de confinement n’est pas irrationnel, c’est bien plutôt le contraire, qu’il se traduise par un optimisme débridé ou encore un détachement absolu, qui le serait. Comme pour tous les sujets sanitaires et environnementaux, des vaccins à l’énergie, la question est à la fois scientifique et politique. Il est souhaitable que l’ensemble de la communauté scientifique concernée soit audible, que l’on ait des sujets de fond sur la dynamique de cette épidémie, sur les mesures barrières, sur les protections possibles en milieu confiné, sur ce qu’il faut espérer d’un vaccin lorsqu’il sera disponible, que l’on explique clairement comment se déroulent les processus de traçage et d’isolement dans les pays qui les ont mis en place avec succès. C’est un effort qui doit être sans cesse recommencé, c’est un peu prosaïque mais je ne vois pas d’autre solution. Sur le plan politique, le sujet devrait à mon sens faire l’objet d’une plus grande appropriation par ce que l’on appelait auparavant les « corps intermédiaires », partis, syndicats, ainsi que par les exécutifs locaux, plus proches des populations, car il y a toujours plusieurs manières de répondre à une menace, même quand on n’en discute ni la gravité ni l’ampleur.

Avec sa gestion floue de l’épidémie : les masques, les tests, le couvre-feu, les décisions venant d’en-haut  sans dialogue ni explications, l’exécutif a-t-il lui-même apporté de l’eau empoisonnée au moulin des conspirationnistes ?

Le conspirationnisme n’apparaît jamais ex nihilo, mais toujours dans des terrains où il existe déjà une défiance, qui peut avoir une grande diversité de raisons. L’épisode de la communication sur les masques, en mars-avril, a eu, il est vrai, des effets désastreux, avec un discours contradictoire et la création de catégories tels que le « masque grand public », dont l’efficacité interrogeait. Le sentiment à ce moment-là était qu’il s’agissait surtout de faire face à la pénurie et de protéger l’accès des soignants à cette ressource, ce qui peut être un impératif tout à fait défendable, mais qu’il aurait mieux valu afficher clairement. A partir du moment où se cristallise l’idée que la communication sur l’épidémie peut prendre des libertés avec la réalité dans le but de ne pas paniquer les foules, il est difficile de ne pas lire les annonces ultérieures à cette aune. De même la séparation statistique, entre les morts à l’hôpital et les autres, a pu inspirer quelque défiance chez ceux dont les proches étaient en EHPAD. La transparence peut conduire à des tensions sur le moment, mais c’est un pari sûr sur le long terme. Certains estiment par exemple que les délibérations du Conseil scientifique devraient être publiques. L’autre point est qu’une démocratie en vacances n’est plus une démocratie. Je ne veux pas dire par là que nous serions sortis de ce régime, bien sûr, mais que les mesures envisagées doivent faire l’objet d’une solide délibération démocratique : nous ne sommes jamais dans la situation où il n’existerait qu’une solution et une seule (ce que les Anglais appelaient TINA : There is no alternative). Un exemple : la stratégie standard comprend un isolement des personnes porteuses du virus, comment est-ce que cela s’organise de la manière la plus humaine possible pour les personnes seules? Ou de manière réaliste pour les personnes qui vivent dans un petit logement avec une famille nombreuse? Quelles ressources communes mettre à disposition? Quelles communautés peuvent accompagner cet effort? Il y a là un enjeu décisif, pour lequel une initiative centralisée ne sera sans doute pas suffisante. Une communauté politique n’existe qu’à la condition de pouvoir se projeter vers un futur, de délibérer sur plusieurs scénarios pour en choisir un, ce qui n’est pas possible si le quotidien n’est fait que d’ajustements improvisés ou au coup par coup. La manière dont nous pourrons faire face à la pandémie, en préservant au maximum les libertés publiques et en tenant compte de la science, est un enjeu central.

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