Un dialogue James / Renouvier (1879-1880)

Dans le cadre de la rédaction d’un chapitre sur James et Renouvier, je retravaille sur un échange qui n’a pas été publié in extenso dans la correspondance scientifique et qui ne se trouve que dans l’édition/traduction que Ralph Barton Perry a donnée dans la Revue de Métaphysique et de morale (1935, 42, 3, 21 sq.). Il était difficile d’utiliser efficacement ces deux longues lettres comprenant de nombreux points de dispute sur le « principe du nombre » de Renouvier, et il m’a semblé plus éclairant de reconstituer le dialogue qu’ils ont entretenu. C’est encore un document de travail, dans lequel il peut rester des coquilles et la traduction de Perry pour la lettre de James me semble devoir être corrigée sur plusieurs points, ce que je ferai dans un deuxième temps.
Edit au 15/8/2018: corrections du texte et ajout d’extraits des textes cités

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[William James] Cambridge , décembre 1879. Cher monsieur Renouvier. [James entame ensuite une énumération qui est reprise ci-dessous]

 

Charles Renouvier à William James.
La Verdette, 18 janvier 1880.
Cher monsieur, Je suis vraiment heureux de ce que vous avez eu la bonne pensée de me soumettre vos difficultés sur la question qui nous divise encore, et je suis confus de ce que vous voulez bien vous excuser d’une façon si aimable. C’est moi qui suis votre obligé. J’ai lieu d’être fier de l’attention que vos étudiants, qui sont déjà des philosophes, puisqu’ils sont des hommes et qu’ils suivent vos leçons avec ardeur, apportent sous votre direction à mes faibles travaux. Faibles je les nomme, sans fausse modestie, quand je pense à tout ce qui leur manque pour opérer la conviction d’un plus grand nombre de lecteurs; et j’ai la conscience pourtant d’être devenu d’une bonne force sur la dialectique de l’infini, après de longues. réflexions, sans être obligé de rien retirer de ce que j’ai écrit dans mon premier feu. Je donnerais beaucoup, cher monsieur, croyez-le bien, pour pouvoir vous faire des concessions, sans aucun sacrifice sur la vérité de ce qui me semble à moi si clair! Je voudrais presque m’être trompé, tant je suis éloigné de toute vanité, tant je me sens, à mon âge de soixante-cinq ans, passionné comme je l’étais à celui de vingt-cinq pour chercher à tout prix à me satisfaire sérieusement et non pas à m’en faire accroire à moi-même. Mais la question mathématique et physique de l’infini a été le point nodal de toutes mes méditations depuis mes études à !’Ecole Polytechnique. Je suis parvenu sur cette question à opérer dans mes idées, après dix ou quinze ans de tourment intérieur, un revirement spontané total, et toutes mes idées depuis ce moment ont cristallisé autour de ce noyau que j’ai trouvé le plus solide. Enfin, cher monsieur, tel est aujourd’hui mon état d’esprit que, malgré tout ce que je sens trop bien sur la faillibilité humaine en mon humble personne, et malgré ce que l’expérience m’a appris de l’extrême rareté des changements de front des opinions par l’effet des polémiques, j’éprouve une confiance inaccoutumée dans l’efficacité des arguments que je peux opposer à vos objections. Je me demande s’il ne me sera pas possible de vous attirer décidément à mes vues! Je n’ai pas manqué, sur le reçu de votre dernière lettre, de m’enquérir des théories de l’espace et du temps dans la métaphysique de Lotze. Je ne sais malheureusement pas l’allemand. Un de mes amis a bien voulu traduire à mon intention les paragraphes que vous m’avez signalés, et vous les verrez dans la Critique philosophique, avec la réfutation dont je les accompagne. Le travail est fait, mais la publication tardera peut-être un peu, car je crois que ce jeune professeur aura été bien aise de consulter, sur quelques points douteux, M. Lotze lui-même dont il a déjà traduit la Psychologie médicale.
En toute vérité, je dois dire que cette théorie de Lotze m’a paru confuse, et le point de vue de Kant n’y est pas exactement saisi. Peut-être trouverez-vous dans ma réponse à Lotze certains éclaircissements sur ma propre manière de voir, car il n’y a rien de tel que de tourner et retourner diversement les arguments pour les adapter à des controverses. Mais cela ne me dispense pas de m’appliquer avec tout le soin possible à vous satisfaire vous-même en prenant une à une vos difficultés sous la forme que vous leur avez donnée. C’est avec plaisir que je le fais. J’ai soin de numéroter à votre exemple les points distincts, afin d’éviter les répétitions, au cas où vous voudriez m’adresser des répliques. Et je garde copie.
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1.[William James] Je vais prendre la liberté de vous interroger au sujet d’une ou deux difficultés relatives à votre premier essai : l’étude attentive du sujet à laquelle je me suis livré avec mes sept étudiants les a obscurcies plutôt qu’éclaircies. J’ai peur que ce ne soit assez pour vous faire désespérer de l’intelligence de vos contemporains, ces difficultés concernent vos tout premiers principes. Je ne crois pas, cependant, que la superstructure de votre philosophie doive être ébranlée même si mes objections restent sans réponse. La phénoménalité de toute existence, la négation du temps et de l’espace en soi demeureront, malgré tout, la plus plausible des hypothèses. Il leur manquera seulement la [certitude] apodictique /Manque un feuillet/

 

[Renouvier] I.
a. (Avant vos numéros: Certitude apodictique.) Je reconnais pleinement cela. L’ordre de mon ouvrage m’a fait entrer en matière et procéder ensuite comme si je n’avais qu’à me confier purement et simplement à mes idées telles qu’elles s’enchaînaient, et comme s’il existait une certitude apodictique spontanément obtenable pour chacun. Plus tard (dans le deuxième Essai), le problème de la certitude remet tout en question. C’est à ce moment que je me demande si je dois me fier à mon procédé, à mon entendement même, et spécialement à ce qu’il me dicte (me semble-t-il) sur l’application du principe de contradiction aux affirmations permises ou défendues touchant au monde externe, sur la règle à me prescrire de ne franchir en aucune affirmation les bornes des relations (catégories) sous lesquelles se classent les objets de mon expérience, soit interne, soit externe.
(b. être un aprioriste.) Ce n’est point apriorisme, mais l’effet de la confiance naturelle de l’esprit, qui lui fait présumer que les mêmes règles qui lui sont imposées pour penser correctement et s’entendre avec lui-même peuvent et doivent le guider dans les affirmations -lesquelles au fond, ne sont toujours que ses propres représentations- touchant le possible et l’impossible des rapports extérieurs, c’est-à-dire des choses. Si je me dis une fois que les choses sont peut-être différentes de ce que je peux me représenter, j’ouvre la porte à l’arbitraire, et que fais-je à cela même, cependant? Je fais un effort pour me représenter quelque chose que je dis moi-même ne pouvoir me représenter! (C’est l’histoire du penseur qui affirme l’infini en acte.)
(c. La preuve d’Anselme.) La preuve d’Anselme, même sous celle de ses formes où elle évite le paradoxe logique (seconde la conclusion formelle de l’essentia à l’esse), a toujours ce caractère illégitime de prétendre que le réel a nécessairement le même extérieur que l’idéal. Mais moi je ne prétends pas que telle chose que je me représente existe par là même, — et je ne prétends pas non plus que rien n’existe que ce que je peux concevoir ; ceci je l’ignore et n’ai rien à en dire. — Ce que je soutiens, c’est que si j’affirme l’existence d’une chose, je dois construire l’idée de cette chose qui existe, au moyen de rapports que je sois capable de me représenter.
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2. [William James] Je ne comprends pas pourquoi vous appliquez un traitement logique différent aux formes vides du temps et de l’espace, d’une part, et aux phénomènes concrets, de l’autre. Vous semblez dire: « Le temps et l’espace sont infinis, ils ne peuvent donc être réels », et puis : « Les phénomènes concrets sont réels, ils ne peuvent donc être infinis ». A mes yeux les formes sont aussi réelles, aussi positives (actual), aussi « données » que les phénomènes, et je leur appliquerais la même loi : les uns et les autres infinis, ou les uns et les autres finis,  ou bien je chercherais quelque autre raison plus empirique pour les différencier. La « potentialité » peut être affirmée des subdivisions de la matière aussi bien que de celles de l’espace, n’est-ce-pas?

[Renouvier]

II. (d. Un traitement logique différent.)
Ma raison, c’est que, quand il s’agit de l’espace et du temps, j’opère sur des représentés abstraits qui sont des conditions ,de toutes mes représentations empiriques, et dont la propriété essentielle -la divisibilité indéfinie- m’est imposée par une loi de penser, un procès de l’imagination. Mais quand il s’agit des phénomènes concrets, je suis obligé de prendre un détour et de montrer que, si on les considère comme partageant la loi de l’espace et du temps, comme multipliés ou divisés sans limites, ainsi que cette loi le comporte, alors ils ne peuvent avoir d’existence en soi.
(e. Ils ne peuvent donc être infinis.) La seule réalité que je veuille combattre est celle en laquelle on prétend poser des en soi multipliés ou divisés effectivement suivant la même loi que l’espace et le temps de nos représentations sont multiplicables (sic) ou divisibles à l’infini. Mais, d’ailleurs. j’admets la réalité de l’espace et du temps, comme réalité de la loi de l’intuition et comme réalité des applications de cette loi chez tous les êtres sensibles et sentants.
(f. Peut être affirmée, n’est-ce pas?) Je ne repousserais pas cette manière de poser la question, et je répondrais : « En puissance, en ce sens qu’aucun nombre assignable ne limite le nombre des subdivisions que je peux imaginer dans la matière, comme dans l’espace, et comme dans n’importe quels phénomènes ? Assurément, oui. En puissance, en ce sens que des choses quelconques soient supposées actuellement existantes, données en soi, pour correspondre a parte extra, par anticipation à tous les termes de la série indéfinie de ces possibles? Non. »
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3. [William James] Si j’écris dans un style abrupt, c’est avec l’espoir que la concision produira la clarté: Mais voici que je tremble presque d’avoir à vous écrire que ce que vous dites, aux pages 52-53 et 59-60, à l’encontre de l’hypothèse de continus unitaires du temps et de l’espace, dont les divisions offriraient un caractère accidentel, ne me semble pas concluant. Vous-même, au cours de ces mêmes pages, vous proposant de démontrer qu’il y a une composition intrinsèque de ces formes, vous ne parlez pas de leur« division», mais seulement de leur « divisibilité infinie ». C’est ici une simple potentialité qui passe à l’acte quand un certain processus leur est appliqué (le néant diffère du temps et de l’espace en ce qu’il lui manque la potentialité, p. 59).

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Or le processus qui applique la division, et conséquemment le nombre, au temps et à l’espace, est, il me semble, celui qui consiste à introduire des limites. Mais les limites ne sont pas elles-mêmes des temps cet des espaces. Ce sont des marques adventices, oeuvres de notre attention, et, comme Hodgson l’a si bien fait voir (Time and Space, § 16), puisqu’elles n’emploient ni ne consomment rien du temps et de l’espace où elles sont introduites, quel que soit le nombre des limites déjà introduites, ni le temps et l’espace disponibles pour de nouvelles interpositions de limites, ni par conséquent le nombre, des nouvelles parties que nous pouvons continuer à y constituer, ne s’en trouve diminué.

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Extrait de Time and Space, 1865, de Shadworth Hodgson
Le nombre, se trouvant ainsi dépendre de limites, n’est pas de l’essence du temps ou de l’espace. Ces formes ne lui sont soumises qu’accidentellement, et constituent, comme disait, je crois, M. Boirac dans les pages de votre Revue, son matériel. Des appellations telles que celles de « fini », de « multiple » (multitudinous) ou d’ « infini » ne concernent, je crois, ni les unes ni les autres le temps et l’espace en soi. Et je conclus que le principe du nombre n’est pas la base qui convient pour établir une proposition quelconque au sujet du temps et de l’espace considérés en soi.

 

[Renouvier] III. (g. Un certain processus leur est appliqué.) Je me serai sans doute mal expliqué, je ne sais. Mais ma pensée rectrice en tout ceci, c’est que la divisibilité indéfinie est une loi rationnelle au point de vue de l’imagination et des possibles, une loi dont on fait une absurdité en supposant gratuitement qu’elle répond au fait d’une division infinie dans certaines données actuelles.
(h. Continuer à y constituer.) J’admets les prémisses.
(i. De l’essence du temps et de l’espace.) Je nie la conclusion et je dis : Le nombre est de l’essence de l’espace et du temps, en ce sens que les étendues et les durées déterminées par l’apposition des limites forment des nombres (tout le corps des sciences mathématiques en est la preuve) et que la supposition de ces parties circonscrites et numérables est indissolublement liée à tout usage empirique des représentations de phénomènes dans l’espace et le temps. Sans la pensée de tels nombres (une heure, un jour sidéral, un mètre cube, la sphère terrestre, etc.), on ne peut pas dire que nous percevions effectivement les phénomènes dans l’espace et dans le temps, ni par conséquent l’espace et le temps eux-mêmes. Cela posé, j’ajoute : si le sujet-matière (material) de l’espace et du temps considérés en soi n’a pas des parties en soi qui correspondent à ces circonscriptions mesurables et à leur multiplication indéfinie, je ne comprends plus ce qu’on appelle être en soi ; car l’existence que l’intuition prête à l’espace et au temps me semble bien être l’existence même de telles parties ; en sorte que si je veux que l’espace et le temps existent en soi, je dois vouloir que ces parties existent de même. Autrement, veuillez me dire à votre tour ce que entendez par cet en soi. Cet en soi n’est à mon avis que l’obscure et inutile personnification de mon intuition considérée à l’état vague.
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4. [William James] Considérés en soi,  ils ne sont ni finis ni infinis, mais simplement illimités et continus. En tant qu’illimités, ils sont une condition permanente de la formation d’un nombre infini de parties par addition : en tant que continus, ils sont une condition permanente pour la formation d’un nombre infini de parties par subdivision. Bien entendu, ces parties, en tant qu’elles sont déterminées par des limites réellement posées, sont toujours en nombre fini. En nombre infini, elles ne sont déterminables que par des positions possibles. Mais, dans l’un et l’autre rôle, le matériel, ou la condition (c’est-à-dire le temps et l’espace en soi) demeure inchangé, et, s’il se prête à ce qu’on le traite de la première manière, il se prête aussi à ce qu’on le traite de la seconde.

[Renouvier]

IV (j. Aussi pour la seconde.)
Rien à ajouter, si ce n’est que l’illimitation ne m’est claire que comme propriété de l’intuition objective ; la continuité, que comme une application régressive et non plus progressive de cette même propriété. Illimité et continu ont un seul et même caractère; division et multiplication sont la même opération retournée, tout comme en arithmétique.
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5. [William James] Si je divise le passé par une limite posée au début de l’ère chrétienne, il devient composé de deux parties : l’une constituée par tout le temps écoulé postérieurement à cette limite ; l’autre constituée par tout le temps écoulé antérieurement ; il est effectivement fini dans ses déterminations numériques. Ses deux moitiés se prêtent cependant à la division in infinitum, mais ce n’est pas en répétant I’acte de subdivision avec la même unité. Il n’est pas d’unité, si grande soit-elle, qui puisse être répétée assez souvent pour mesurer la première partie qui est illimitée a parte ante. Toute unité fixe, si petite soit-elle, mesurera la deuxième moitié si elle est assez souvent répétée. Cette moitié ne peut fournir une matière à une subdivision infinie que par une diminution renouvelable à l’infini de la grandeur de l’unité. Si, aussitôt qu’on en a épuisé la mesure par une unité, cette unité est échangée contre une unité plus petite, la contexture continue du temps signifie qu’il se prêtera à la nouvelle unité aussi bien qu’il faisait à l’ancienne, et que, s’il est possible de répéter les changements d’unité in infinitum, le temps n’y opposera pas d’obstacle, mais se laissera rediviser, lui aussi, in infinitum.

 

[Renouvier] V. (k. Se laissera rediviser aussi à l’infini.) L’emploi des unités de mesure me semble superflu dans la question. Je ne vois aucune différence entre un temps, un espace et un autre temps, un espace et un autre espace, quand il ne s’agit que de l’addition indéfinie, applicables à des temps et à des espaces proposés quelconques.
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6. [William James] Cette continuité semble donc n’être en contradiction avec rien, et le caractère de l’infinité a parte intus dont elle forme une condition, ne consistant que dans une potentialité indéfinie, ne doit pas nous inspirer de soupçons au sujet du caractère qui offre sa condition d’être une donnée.

 

[Renouvier] VI. (l. Une potentialité indéfinie.) L’infinité a parte intus n’est qu’une pure virtualité, en effet, si je la considère comme l’expression symbolique de la puissance indéfinie d’ajouter et de retrancher inhérente à la représentation. En tout autre sens, si l’espace et le temps sont tels que je les imagine, et de plus en soi, ils doivent avoir des parties infinies en soi. S’ils sont en soi, mais non tels que je les imagine, je ferai mieux de n’en plus parler.
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7. [William James] L’autre caractère, l’illimitation, est, semble-t-il, quelque chose de bien plus formidable. Mais ce n’est pas à cause du conflit qu’il y a entre le fait qu’elle est en acte et le fait que, cependant, elle porte l’infini dans son sein. C’est plutôt à cause du conflit qui existe entre les notions d’absence de limite et de totalité. En fait, il me semble que vous feriez bien de parler d’un principe de totalité plutôt que d’un principe du nombre. (Seul un tel principe pourrait, sans s’appliquer à la subdivision du temps et de l’espace, s’appliquer uniquement à leur somme.)
[Renouvier]
VII. (m. Totalité plutôt … ) Je ne saurais admettre la distinction du nombre et du tout comme une distinction réelle en cette affaire. Tout nombre est déterminé, est donc un tout d’unités. Vice versa, un tout a des parties que l’on peut considérer, quelles qu’elles soient, comme des unités de composition ; il est donc aussi un nombre, sous ce point de vue. Le principe du nombre me semble aussi le même que le principe de totalité, sauf la question du meilleur choix des termes, pour lequel j’ai peut-être mal rencontré.
Quant à notre litige, remarquez qu’en stipulant l’applicabilité du nombre j’obtiens la constitution possible du tout, et réciproquement. Et si l’on me refuse l’une des deux, on me refuse implicitement l’autre.
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8. [William James] Reprenons encore une fois la notion de tout le temps antérieur à l’ère chrétienne. Le temps doit avoir la forme essentielle du temps, et n’avoir pas de limite antérieure, ou bien n’être limité que par un temps encore antérieur. Mais l’idée même de tout le temps semble impliquer une limite derrière laquelle il n’y aurait plus de temps; car toutes les choses de la totalité desquelles nous avons une connaissance empirique sont ainsi limitées a parte foris. C’est ainsi qu’il semble qu’il y ait contradiction entre ces deux caractères du temps : l’illimitation et la totalité ; il en est de même, bien entendu, de l’espace.
9. Dirons-nous donc : « le temps et l’espace existent, mais non sous la forme d’être totaux, cet attribut ne pouvant être affirmé que des existences que l’expérience nous fait voir comme ayant. des limites a parte foris »?
10. Tout de suite une autre difficulté surgit. Nous semblons forcé de leur assigner seulement une existence vague. Le langage dont nous nous servons semble entraîner cette conséquence. Dire : « ils n’existent pas comme des touts », c’est, semble-t-il, comme si l’on disait: « ils n’existent pas tout à fait », ou : « ils ne sont pas donnés tout à fait ». C’est comme si notre représentation future pouvait continuer, suivant la parole de Kant, à engendrer plus de passé, qui serait alors donné ; et il en irait de même de l’espace éloigné. Cette existence fluctuante du temps et de l’espace, qui semble résulter de ce qu’on les nie comme êtres totaux, apparait comme une difficulté réelle. Car tout ce qui est en soi doit être fixé.

 

[Renouvier] VIII, IX, X . Je ne puis qu’adhérer à ces objections, naturellement.
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11. [William James] Mais la difficulté n’est-elle pas verbale? « Ne sont pas entièrement donnés » : voilà une expression ambiguë. Le « ne … pas » peut être la négation de « donnés » ou bien la négation de « entièrement ». Dans le premier cas, nous voulons dire : ce sont des touts, mais ils ne sont pas donnés. Dans le second cas, nous voulons dire : « ils sont donnés, mais ce ne sont pas des touts ». La seconde interprétation est celle qui répond à notre intention; mais la forme grammaticale de notre phrase entraîne sans que nous nous en rendions compte la première interprétation, qui entraîne à la fois l’essence du temps et de l’espace et l’essence de l’existence en acte, et a tout l’air d’une excellente réduction à l’absurde de la doctrine qui attribue la totalité à ces formes.

 

[Renouvier] XI. (Pas entièrement donnés) Il ne me vient pas de phrase française susceptible d’ambiguïté, mais ces mots : ils (l’espace et le temps) ne sont pas entièrement donnés, signifieraient que les touts actuels n’atteignent pas les touts possibles, ce serait une formule admissible pour le partisan de l’espace objectif, envisagé comme une puissance indéfinie de la représentation. Car c’est ainsi que son tout peut n’être jamais entièrement donné.
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12. [William James] Je suis disposé à croire que la seconde interprétation est la vraie : le temps en tant que passé est donné, mais en tant que temps n’est pas un tout ; l’espace reculé en tant que coexistant avec l’espace proche est donné, mais en tant qu’espace n’est pas un tout.

 

[Renouvier] XII. (Est donné … n’est pas tout.) Voici comment je présenterai mon objection à cette interprétation de la nature du temps passé : Si le temps, comme passé, est donné, ce passé est mesurable en soi par un intervalle de temps empirique pris actuellement pour unité , v. g. le jour sidéral. Comment alors le temps lui-même unité n’admettrait-il pas la mesure qu’il a comme passé et ne formerait-il pas un tout, par conséquent? Et de même l’espace lointain, s’il est donné, est en soi parcourable en un nombre donné de myriamètres dont nous prenons l’unité dans l’espace voisin. Comment donc ne formerait-il pas un tout?
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13. [William James] Votre raisonnement de la page 46 [MG: s’agit-il de page 146?] ne me convainc pas. Vous dites que, si une existence ne forme pas un tout, il y a donc des parties qui ne peuvent pas être considérées en conjonction avec d’autres, et cela contredit la représentation.

 

[Renouvier] XIII. (Vous dites que si …. ) Mais je ne dis pas premièrement cela ; car il s’ensuivrait cette manière de parler que là où il n’y aurait pas un tout il y aurait des parties, ce qui est contradictoire in terminis vu la corrélativité des termes tout et partie. Je dis que des données forment nécessairement un tout, sans quoi on ne pourrait les considérer conjointement (les soumettre à la catégorie de nombre) ainsi que notre représentation l’exige.
(Ces choses données, dans l’espace en soi, par exemple, seraient les étendues finies, les rapports mesurés dont la multiplication et la division sont indéfiniment possibles.)
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14. [William James] Or, si nous prenons le temps pour exemple, je laisse de côté la question de savoir si une simple référence sommaire a plus de temps en arrière d’une limite que nous posons dans le passé, ou la simple conscience de quelque chose d’indéfini qui est au delà des limites de notre représentation définie, n’est pas une représentation des parties éloignées du temps conjointement avec celles qui sont plus proches. Je suis disposé, quant à moi, à croire que c’est bien le cas, et à dire qu’une représentation illimitée d’une chose illimitée est peut-être la seule manière véritable de la considérer, soit en elle-même, soit conjointement avec autre chose, et quand bien même les deux choses prises ensemble ne formeraient pas un tout déterminé complètement, à la manière des touts concrets.

 

[Renouvier] XIV. (Conjointement.) Ce mot conjointement n’a sans doute pas rendu ma pensée avec le détail nécessaire. J’ai voulu dire -et c’est toujours la même idée qui nous suit dans cette dispute philosophique- que l’acte de considérer ensemble, après les avoir admises séparément, plusieurs choses (ou éléments distincts, ou rapports constitutifs) nous conduit à l’acte de les considérer comme un choses sont les parties, pourvu que nous les considérions comme données aussi bien que considérées ensemble.
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15. [William James] Mais je laisse cela de côté, et je pose une question plus importante: votre réduction à l’absurde n’est-elle pas une pétition de principe? Le problème est de savoir si le temps existe ou n’existe pas en soi. Un certain attribut, l’illimitation (ou la non totalité), est affirmé lui appartenir en tant qu’il existe en soi. Vous dites: « Impossible car cela serait incompatible avec la représentation ; ses parties ne pourraient être considérées conjointement, etc. ». Mais ne devriez-vous pas dire : « ne pourraient pas être conjointement »? Car le, point même qui est en dispute c’est de savoir si le temps existe indépendamment du fait qu’il est considéré.

 

[Renouvier] XV. (Indépendamment du fait qu’il est considéré) Ma réponse résultera de mon n° I (b, 1er paragraphe) et de VI (1, à la fin) : Je ne saurais, en effet, parler d’un temps que je supposerais donné indépendamment de la représentation du temps, qu’en lui attribuant cependant les propriétés que cette représentation lui prête, et en raisonnant sur ces propxiétés conformément aux autres lois de la représentation. 0r, en procédant ainsi, je trouve que je ne peux, si je la suppose en soi, m’en faire qu’une idée impliquant contradiction.
Il y aurait sans doute pétition de principe si je prétendais prouver qu’il n’existe pas en soi ; quelque chose, absolument inconnu à moi, que mon contradicteur se plait à nommer le temps en soi. Mais je n’affirme rien de pareil. Je n’appelle temps que ce qui répond chez moi à certaines idées claires que je groupe sous ce nom. J’ignore le reste.
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16. [William James] Or il pourrait se faire, ce me semble, que le temps passé réel ne diffère pas essentiellement de notre représentation de ce temps, et que, cependant, comme absence permanente de limite, il dépasse toujours la compréhension de toute représentation particulière de de telle sorte qu’il y ait toujours,en lui, quelque chose qui doive être toujours pensé vaguement comme étant simplement en plus. Mais ce n’est pas une raison pour qu’il existe vaguement. Une existence fixe et donnée peut apparaitre sous une forme vague, tout de même qu’une quantité finie peut apparaître sous une forme infinie. Mais il n’est pas nécessaire que, l’essence du matériel soit dénaturée par la forme. Le nombre peut apparaitre comme étant 1+½+¼+⅛…, etc. A bien prendre ces choses, elle sont congruentes avec l’existence du nombre 2. Mais s’il ny avait pas d’autre moyen pour le nombre 2 de ne nous être donné que pour cette série jamais il ne pourrait être donné. De sorte que notre représentation du temps passé est congruente avec l’existence de ce temps comme avec son caractère de ne pas souffrir de limites, à bien le considérer. Mais s’il n’y avait pas d’autre moyen possible pour le temps passé de ne nous être donné que par notre représentation, il ne pourrait jamais nous être donné tout entier. Pourquoi, cependant, le temps passé, bien que son caractère illimité entraîne une série infinie dans la représentation, ne pourrait-il exister en soi et être donné, comme le nombre 2, indépendamment de cette représentation? Bref, pourquoi ne pas accepter comme exacte la notion vulgaire selon laquelle une représentation est pertinente et véridique, ayant pour seul défaut d’être inadéquate?

 

[Renouvier] XVI. (n. Argument sur le nombre 2.) Cet exemple se retoune, me semble-t-il, contre la thèse à l’appui de laquelle il est apporté. En effet, le nombre deux est donné ; d’autre part, les termes de la série 1, 1/2, ¼, 1/8 . . . ne peuvent être tous donnés, car s’ils étaient, il y en aurait un dernier, de même qu’il y en a un premier, et, dans ce cas, il y aurait donc une fraction donnée dont on ne pourrait pas assigner la moitié, ce qui est absurde. Cela posé, on ne peut in abstracto considérer deux que comme la limite impossible à atteindre d’une série de termes qui n’ont pas de fin. La limite est donnée, mais la série n’est pas et ne peut pas être donnée tout entière. Mais le temps passé n’est pas purement et simplement posé comme correspondant à une série indéfinie de termes dont il marquerait la limite impossible à atteindre par la voie de cette série : il est correspondant à une suite d’intervalles successifs qui ont réellement passé les uns après les autres, tous, pour nous conduire à l’instant où nous sommes. Ces intervalles sont tous donnés un par un d’une manière qui est celle d’avoir existé ou passé – ce qui est un fait en soi numérable. – Il doit en être ainsi suivant la thèse que je combats. Etant donnés de cette manière, il faudrait qu’ils pussent se retrouver tous si on se mettait à traverser le temps rétrogressivement, de même qu’ils se sont trouvés tous dans sa succession progressive. Or ils sont infinis, donc cette marche régressive ne pourrait avoir de fin ; donc la marche progressive, à travers une série identique, n’a pu non plus avoir de fin ; et en particulier elle n’a pu aboutir à l’instant où nous sommes, puisqu’il aurait fallu pour cela qu’une série infinie fût une série finie ; donc, enfin, la thèse arrive à l’absurde.
Si le raisonnement a une apparence paradoxale (comme l’Achille de Zénon), c’est la faute de la thèse et non la faute du raisonnement.
Vous verrez sans peine que le fond de la contradiction que ce raisonnement décèle n’est autre que l’impossibilité du nombre infini abstrait. Pour échapper à ce raisonnement, il faudrait donc trouver moyen d’empêcher qu’on ne l’applique à un nombre infini concret dont toutes les unités correspondent terme à terme celles du premier. Or, pour empêcher l’application, l’unique source est de contester la réalité des divisions du temps, à-dire la réalité de la succession.
XVI. (o. Jamais il ne pourrait nous être donné.) Non, il ne serait jamais donné : rien de plus juste. Or c’est précisément parce qu’il n’y a pas d’autre manière pour le temps que d’être donné par une série infinie, c’est pour cela, dis-je, qu’il n’est pas donné en soi.
XVI [sic]]. (p. comme le nombre 2 indépendamment de cette représentation.) Pourquoi? -parce que deux nous est représenté directement, mais non pas par la série infinie qui ne peut jamais le parfaire ; tandis que le temps n’étant pas représenté indépendamment de la succession, ni la succession passée, indépendamment d’une série indéfinie de termes, la représentation du temps en soin, laquelle devrait se rapporter à lui comme à la fois entier et divisé de fait, ne peut pas être obtenu.
Je crois donc que l’opinion du temps en soi ne peut trouver satisfaction que dans la doctrine qui regarde la succession comme une pure apparence, et l’éternité indivisible, tota simul comme ce qui est en soi, or plutôt dans un être absolu à qui tout est toujours présent.
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17. [William James] Bref, je ne vois pas d’incompatibilité absolue entre une existence permanente et donnée — dont les limites de plus en plus reculées et les parties de plus en plus petites peuvent, un jour ou l’autre, être représentées, n’attendent pour l’être que d’être découvertes, et cela à l’infini — et la réalité. La possibilité de trouver les parties (si les parties ne sont pas déjà là), la loi de représentation, comme vous l’appelez, est une loi déterminée, une existence déjà donnée qui contient le fondement d’un processus infini. A chaque démarche dans le processus possible doit correspondre un fondement dans la loi donnée. Il me semble qu’un temps donné, ou un espace donné, en soi, comme fondement de représentations infinies, n’est pas plus paradoxal que cela.

[Renouvier] XVII. (Pas plus paradoxale que cela.) Il y a pourtant entre ces deux choses la différence de l’acte à la puissance, ou de ce qui est donné à’ce qui n’est que possible. L’infini actuel, ou donné, est seul contradictoire ; et l’indéfini, au contraire, l’est si peu, que c’est en s’appuyant sur ce que le nombre de termes de la suite 1, 2, 3, 4 . .. est indéfini qu’on peut démontrer mathématiquement que le nombre infini est contradiction. Au reste, le « fondement d’un procès infini » dans la représentation n’est autre chose que le concept universel de cette même représentation, en tant que pouvant s’appliquer à des suites d’objets dont le nombre toujours croissant reste indéterminé objectivement, c’est l’indéfinité des possibles. Nul mystère à cela, et nul paradoxe.

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18. [William James] Trève de subtilités logiques! Mon argumentation, je crois que vous le comprendrez, revient seulement à affirmer qu’il peut y avoir un temps et un espace en soi, à quoi ressemblent nos représentations, dans tout ce qui est essentiel. Est-ce qu’elles sont telles en soi ? C’est une autre question. Sur ce point, je suis en pleine sympathie avec vous : il me semble que le caractère général de toutes les espèces de preuves tend à prouver leur caractère phénoménal ; mais je ne crois pas que la preuve soit assez péremptoire pour qu’un homme doive être considéré comme un idiot s’il en doute. S’ils offrent un caractère phénoménal, alors les atomes, les espaces vides, et le monde fini sont tous vrais. Car, dans la représentation, nous partons toujours de quelque partie unitaire que nous ne divisons pas effectivement, avec un moment en arrière duquel nous ne reculons pas effectivement, une limite éloignée au delà de laquelle nous ne portons pas nos regards. Les choses se passeront toujours ainsi ; en d’autres termes, le monde phénoménal positif ne sera jamais autre que fini. Je puis même imaginer des minima de temps et d’espace réels, en d’autres termes, des temps et des espaces si petits que rien de ce qui peut se passer en eux ne peut exercer une action effective, ou modifier les relations des autres choses. Mais je n’aborderai pas cette question. De même que, pour ne pas mettre à bout votre patience, je ne dirai rien du changement et du mouvement, au sujet desquels vos raisonnements, fondés sur la notion d’infini, ne me convainquent pas tout à fait.

[Renouvier] XVIII. (Qu’un homme doive être tenu pour idiot.) Je pense comme vous sur ce point. L’alternative est entre les tendances kantiennes, touchant l’usage de l’entendement, et les tendances ultra-rationnelles d’un mysticisme, soit déclaré, soit latent, avec lesquelles on s’efforce souvent (pas toujours) de se persuader soi-même qu’on ne porte pas atteinte au principe de contradiction dans la manière dont on envisage les choses en soi. Or l’expérience prouve suffisamment que des hommes d’un grand esprit -de même que d’autres d’une portée médiocre -prennent ce dernier parti. Il me reste à vous prier d’excuser ce que mon argumentation peut avoir de raide et de heurté, brevitatis causa. Je n’ai encore été que trop long peut-être. Agréez, très cher monsieur, l’assurance des meilleurs sentiments de votre tout dévoué. C. RENOUVIER.

P.-S. -. Je me tiens à votre disposition pour de nouveaux éclaircissements, si vous le jugez utile.

Une réflexion sur “Un dialogue James / Renouvier (1879-1880)

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