Robert Proctor et la production de l’ignorance

Je mets ici en ligne, dans une version accessible sans abonnement, un entretien réalisé avec Robert Proctor en 2013, et publié dans Critique, décembre 2013, dans le numéro « Fauteurs de doutes« . Il complète sur de nombreux points l’autre entretien réalisé pour le Journal du CNRS en 2014.

Robert Proctor est professeur d’histoire des sciences à Stanford University. Son livre le plus récent s’intitule Golden Holocaust. Origins of the Cigarette Catastrophe and the Case for Abolition (University of California Press, 2011), traduit en français en 2014 aux Editions des Equateurs. Codirecteur, avec Londa Schiebinger, d’Agnotology. The Making and Unmaking of Ignorance (Stanford University Press, 2008), il a également publié The Nazi War on Cancer (Princeton University Press, 1999 ; traduit en français sous le titre La Guerre des nazis contre le cancer, Les Belles Lettres, 2001), Cancer Wars. How Politics Shapes What We Know and Don’t Know about Cancer (Basic Books, 1995), et Value-Free Science ? Purity and Power in Modern Knowledge (Harvard University Press, 1991). Il revient ici sur son parcours intellectuel et sur le sens qu’a pour lui l’« agnotologie ».

 

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Mathias Girel. – Vous avez introduit le terme dans les années 1990 et, depuis, des colloques, des livres, des dizaines d’articles ont été consacrés à l’agnotologie. Le mot a fait son chemin jusque dans la presse. Vous avez parfois défini l’agnotologie comme la « production culturelle de l’ignorance ». Pouvez-vous préciser le sens de la notion et nous parler du contexte de cette invention terminologique ?

Robert N. Proctor. – Je conçois l’agnotologie comme « étude de l’ignorance », de la même manière que l’épistémologie au sens large est « étude de la connaissance ». Mais « agnotologie » désigne en même temps la production de cette ignorance, tout comme la science est (censée être) la production de la connaissance. De la même manière, la « biologie » est à la fois l’étude de la vie et le phénomène de la vie lui-même.

J’ai commencé à réfléchir à l’ignorance quand j’étais étudiant de troisième cycle à Harvard, dans les années 1970, en raison de la frustration que j’ai ressentie en me trouvant plongé dans un environnement philosophique et épistémologique tout à fait étranger à ce qui m’était coutumier au Texas et dans le Middle West (à Kansas City, puis dans l’Indiana). J’étais très peu au fait des traditions familières aux harvardiens de stricte obédience ; eux ne savaient pas grand-chose des miennes – et ne s’en souciaient guère. J’ai pris conscience du fait qu’il existait une géographie profonde de la connaissance, et que cela tenait pour une grande part à la question de savoir ce qu’on considérait comme important, ou qui l’on considérait comme important. À Harvard, on attendait des chercheurs qu’ils désapprennent tout ce qu’on leur avait précédemment enseigné et qu’ils ignorent tout ce qui ne relevait pas d’un courant d’enseignement privilégié. La professionnalisation, ou plutôt la spécialisation, passait donc par un rétrécissement drastique (et pour moi terrible) des domaines d’intérêt, par une forme de vision étriquée. C’est un peu comme si l’on devait se mettre des œillères pour ne pas se laisser distraire.

Cela m’intriguait, car en matière de connaissance je pensais découvrir un ensemble toujours plus grand de domaines d’intérêt et de problématiques. Je m’engageai rapidement aux côtés du collectif radical « Science for the People », qui était alors très attaché à rendre public ce qui était caché, à donner une parole à ce qui était silencieux, à inclure ce qui était exclu. Je me suis aussi entièrement engagé en faveur de l’épistémologie féministe, notamment sur la question de savoir comment l’on pouvait à ce point exclure les femmes de la science, et je m’étonnais du bien faible nombre de mes collègues ou de mes professeurs qui semblaient même y prendre garde (un illustre historien des sciences, autour de 1977, demandait si j’étais devenu une « femme de science »…). J’ai étudié l’histoire du secret, et en particulier la vaste machine de la science militaire secrète – le budget secret, les opérations fantômes, la science secrète, le « secret défense », et ainsi de suite. Séjournant en Allemagne dans le cadre d’une bourse Fulbright (1980-1981), je me suis lié à des chercheurs qui exploraient l’histoire de la médecine nazie – comme une forme d’antidote intellectuel aux stériles social studies of science que j’avais rencontrées. J’avais commencé à suivre un cours de Wolf Lepenies, mais je l’ai abandonné quand il a commencé à chanter les louanges de Ronald Reagan.

De retour à Harvard et devenu Instructor, j’ai donné avec Ruth Hubbard, Richard Lewontin et Stephen Jay Gould le cours intitulé « Social Issues of Biology ». Nous avons enseigné, à partir de 1977, bien des choses qui avaient été jusque-là exclues de l’histoire des sciences et qui montraient de manière éclatante à quel point le monde de la science était compartimenté. Les scientifiques creusaient des canyons et ils laissaient de vastes mesas inexplorées. C’est ainsi que je me suis intéressé à ce qui était laissé de côté, ignoré, et qui me paraissait devoir être étudié. Vers 1990, je demandai à mon ami linguiste et collègue anarchiste Iain Boal de trouver un terme qui puisse convenir à l’étude de l’ignorance, et il proposa celui d’agnotologie, comme je l’explique dans notre premier volume consacré à cette question.

Mathias Girel. – Vous venez de mentionner Stephen Jay Gould. Quels furent vos échanges intellectuels avec lui ? Plus généralement, quelles étaient alors vos lectures et vos sources d’inspiration ?

Robert N. Proctor. – Mon directeur de thèse était Everett Mendelsohn, mais j’ai travaillé plus étroitement avec Stephen Jay Gould et Richard Lewontin, avec lesquels j’ai assuré le cours évoqué plus haut. Gould était né en 194[1], et mes contacts les plus étroits avec lui datent de l’époque où il avait entre trente-quatre et quarante-deux ans. Il n’était pas encore célèbre à l’époque. J’étais surpris de ce qu’il n’attirât pas davantage l’attention : ce qu’il faisait était très bon. Nos conversations roulaient pour l’essentiel sur le matérialisme dialectique, l’équilibre ponctué, Darwin, l’uniformitarisme, l’extinction, les théories de la race, mais aussi sur son combat contre le cancer – j’étais en sa compagnie peu de temps après qu’il eut connaissance de son premier diagnostic. Une grande partie de ma vision du monde s’est cependant formée avant mes études doctorales, dans les cavernes et les cours d’eau des Ozarks et sous l’influence du profond moralisme laïque de mes parents.

Au moment de quitter l’université d’Indiana, en 1976, j’étais déjà devenu féministe ; mais je ne saurais imputer cela à un texte particulier ; cela provenait bien plutôt de ma stupéfaction face à la rareté des femmes dans les sciences. J’avais envisagé d’aller au MIT pour le premier et second cycle (en 1972) ; mais je me suis ravisé en m’apercevant que le MIT était masculin à 94 %. Je n’avais pas l’intention de passer mes meilleures années sur le plan sexuel dans un monastère. Même chose pour les études doctorales, en 1976. Je devins une sorte de matérialiste dialectique à Harvard, mais ma version du marxisme a toujours été un marxisme moral (non prédictif) et doux, assez semblable au fond au pragmatisme populiste hérité de mon père.

Mathias Girel. – Concernant le pragmatisme, il vous arrive de mentionner le pragmatiste texan Clarence E. Ayres comme une source d’inspiration, mais aussi comme l’exemple de quelqu’un qui était trop confiant à l’égard du progrès technologique…

Robert N. Proctor. – Mon scepticisme est fondamentalement une révolte contre l’utopisme technocratique radical de mon père, qui me disait, au début des années 1960, que ma génération vivrait éternellement grâce aux triomphes de la science médicale. J’ai conservé le moralisme populiste et utopique ainsi que l’amour de la science, teinté d’espoir, mais j’ai perdu toute confiance en un progrès facile ou automatique.

Mathias Girel. – Golden Holocaust, votre dernier ouvrage, est le fruit de plus d’une décennie de recherches dans les archives du tabac. Il traite de la « Catastrophe » qu’est la cigarette et défend l’idée non d’une prohibition, mais d’une abolition. Pourquoi cette distinction ?

Robert N. Proctor. – Ce sont des mots lourds de sens, et la formulation est essentielle. L’ industrie du tabac a longtemps essayé d’identifier le fait de fumer à celui d’être libre, d’un côté, et la santé publique à la tyrannie, de l’autre. Dans les années 1980, quand le tabagisme passif commença à attirer l’attention publique, cette industrie défendit effectivement le fait de fumer comme une forme de liberté d’expression, et dépensa des millions à diffuser des drapeaux et des exemplaires du Bill of Rights – comme si le droit de fumer était protégé par la Constitution américaine. Les défenseurs de la santé publique étaient mis sur la défensive, ils passaient pour des rabat-joie, partisans d’une forme d’interventionnisme étatique puritain et amateurs de prohibitions. J’ai choisi le terme « abolition » pour donner à entendre le grand cas que les « libertariens » font de la santé publique, et en raison de la résonance favorable de ce mot dans le contexte des luttes contre l’esclavage. Si l’on y pense, le contraire de la prohibition, c’est la liberté, alors que le contraire de l’abolition, c’est l’esclavage.

Mathias Girel. – Pourquoi le tabac est-il à ce point un exemple paradigmatique pour l’agnotologie ?

Robert N. Proctor. – Le tabac est un bon exemple en raison de l’étendue des dommages qu’il cause et du zèle qu’ont mis les représentants de cette industrie à nourrir le doute. C’est aussi un cas de flagrant délit : songez au mémo interne secret de Brown & Williamson, dans lequel les fabricants des cigarettes Viceroy plastronnaient : « Le doute est notre produit » ! Nous disposons maintenant d’un long cortège de documents montrant comment l’industrie de la cigarette a tenté d’empêcher les gens de prendre conscience des dangers du tabac, de la nature trompeuse des filtres, de sa manipulation de la chimie de la nicotine, et ainsi de suite. Nous percevons aujourd’hui les cigarettiers comme des fauteurs d’ignorance, parce que nous avons mis au jour (une partie) des rouages de cette entreprise. Notez bien qu’on ne peut avoir accès qu’à des formes imparfaites de conspiration ; une conspiration parfaite demeure par définition invisible. L’ erreur de l’industrie du tabac a été de se faire prendre la main dans le sac.

Mathias Girel. – Est-ce que le caractère exceptionnel de ce que vous avez documenté tient à la cigarette elle-même, comprise comme un artefact particulièrement dangereux, ou au fait qu’avoir un accès instantané à plus de quatre-vingts millions de pages d’archives est pour l’instant tout à fait singulier et permet une analyse complète des stratégies des agents ? D’autres industries ne seront-elles pas plus prudentes à l’avenir ? N’éviteront-elles pas de laisser autant de traces écrites et les historiens à venir n’auront-ils pas plus de difficultés à documenter d’autres formes de production de l’ignorance ?

Robert N. Proctor. – La publication des documents du tabac – un trésor sans pareil – aura certainement rendu les autres industries polluantes plus prudentes, plus attentives à ne pas laisser de traces écrites. Il ne faudrait pas oublier, cependant, l’étendue inégalée des dommages causés par cette industrie, ni le fait que la plupart de ces dommages sont encore à venir. Il n’y a au fond qu’une centaine de millions de personnes qui sont mortes à cause de la cigarette au xxe siècle, alors que nous sommes maintenant en passe, au cours de ce siècle-ci, d’atteindre le milliard de morts. Aucune autre industrie n’en a tué ne serait-ce que le dixième – même si l’on peut envisager que les effets à long terme du changement climatique puissent approcher, voire dépasser, ceux du tabac. Les deux questions ne sont d’ailleurs pas sans lien : l’industrie du tabac a ouvert la voie au déni du changement climatique, et de nombreux acteurs sont impliqués dans les deux mouvements à la fois.

 

Mathias Girel. – Y a-t-il des éléments communs aux stratégies de l’industrie du tabac et aux controverses sur le réchauffement, sur les faibles doses, sur les perturbateurs endocriniens, le fructose dans les sodas et même, s’agissant du débat américain, sur l’évolution ?

Robert N. Proctor. – Les pollueurs mobilisent un ensemble commun de stratégies visant à détourner l’attention des maux engendrés par ces produits. De sorte que les fabricants d’amiante accusent le tabac, tandis que ceux des cigarettes accusent la pollution atmosphérique. J’ai retracé certains de ces liens et de ces stratégies communes dans le chapitre de mon Cancer Wars de 1995 intitulé « Doubt is Our Product ». Il y a plus d’un millier de lobbies aux États-Unis dont la mission est de défendre un produit particulier, et il y a même des lobbies de management des lobbies – ce qui veut dire que le travail qui consiste à créer de l’ignorance s’est professionnalisé, et a été franchisé selon les divers genres de produits.

J’ajouterai cependant, puisque vous évoquez l’évolution, qu’il y a différents moyens de créer et d’entretenir l’ignorance. Les marchands de doute du tabac se livrent véritablement à une forme organisée de détournement ou de tromperie, alors que le créationnisme est selon moi plus proche de la propagande classique, dans la mesure où ses défenseurs ne cherchent pas à mentir, mais sont réellement ignorants, en raison des dogmes et des convictions qu’ils défendent.

C’est une forme très différente d’ignorance, une ignorance de tradition en quelque sorte – bien que je pense qu’en réalité les croisades contre l’évolution auxquelles nous assistons découlent d’autres formes de peur : l’antiévolutionnisme dans les années 1920, par exemple, était le plus souvent une expression d’hostilité envers le mélange des races, alors que le créationnisme au cours des décennies récentes a plutôt été l’expression d’un dégoût envers l’homosexualité et l’avortement. Ce n’est pas le « temps long » en tant que tel que craignent les antiévolutionnistes !

Mathias Girel. – L’ agnotologie est-elle une discipline ?

Robert N. Proctor. – Je pense que c’est davantage un champ d’étude qu’une discipline ou un mouvement, bien qu’elle semble se rattacher à ces traditions activistes qui cherchent à changer le monde en répliquant au pouvoir par la vérité.

Mathias Girel. – Quelle différence voyez-vous entre cette démarche et celle, par exemple, des lecteurs de Foucault qui recherchent des présupposés cachés, des relations de pouvoir occultées sous les prétentions à la connaissance, derrière la constitution même de l’objectivité ?

Robert N. Proctor. – À l’évidence, il n’est pas nécessaire d’être foucaldien pour rechercher des relations de pouvoir au sein de la connaissance ; les rebelles de toutes les époques ont ressenti le pouvoir (ou l’impuissance) des diverses formes de connaissance. Mes deux premiers livres portaient sur la politique de l’objectivité – sur la manière dont on usait et abusait de cette idée dans la science nazie et dans la théorie sociale allemande. Ce qui est important chez Foucault, c’est précisément cet effort pour perturber la disciplinarité, pour montrer comment les catégories figent l’idéologie et la violence sociale (et sexuelle), pour remettre en cause la tyrannie de certaines morales ou normes qui infestent les modes de connaissance. Je me définis comme moraliste, populiste, peut-être plus que comme théoricien d’un « mouvement ».

Mathias Girel. – Dans Golden Holocaust, vous recensez une quinzaine de manières de créer le doute dans les Tobacco Documents, ce qui forme un catalogue impressionnant : la boîte à outils des marchands de doute, en quelque sorte. On pense aux « modes » des sceptiques de l’Antiquité. Y a-t-il quelque chose de spécifique aux doutes artificiels que vous étudiez en relation avec les sciences ?

Robert N. Proctor. – Si je comprends bien votre question, vous m’interrogez sur la différence entre le fauteur de doute et le sceptique honnête… Bien sûr, il est vrai que la pensée critique (le doute sur soi) est une vertu, c’est ce que nous apprenons quand nous comparons les Anciens et les Modernes. Mais ce qui est intéressant à l’époque de la Big Science, qu’on peut dater d’après la Seconde Guerre mondiale, c’est la manière dont le soutien apporté à la science peut, dans les faits, devenir un instrument de création d’ignorance. C’est une des leçons les plus importantes des dossiers du tabac. L’ industrie a été capable de créer le doute, non pas tant par le déni direct, que par le fait d’en appeler de manière persistante à toujours « plus de recherches ». Et qui donc pourrait s’opposer à davantage de recherches ? Comme l’avoue un document d’Imperial Tobacco : « La recherche doit se poursuivre encore et toujours. » Le coup de génie du négationnisme de l’industrie du tabac a été de détourner le public de la vérité en accaparant à son profit le respect que l’on porte à la science ; mieux, en finançant massivement des recherches sur ce que l’on appelle la « causalité alternative », c’est-à-dire principalement des recherches sur les susceptibilités génétiques et des choses comme les cancérigènes viraux ou ceux qui sont liés aux conditions de vie. C’est une forme de détournement de la science. Un des noms donnés à cette stratégie est celui de « controverse ouverte », qui, au fond, autorise l’industrie à exploiter la rhétorique d’ouverture d’esprit des libéraux, tout en attaquant les défenseurs de la santé publique en les taxant d’esprits obtus et de zélotes.

Mathias Girel. – Ne peut-on dire de l’agnotologie qu’elle est le prolongement de la critique baconienne des idoles, de celle des superstitions par les Lumières, ou plus récemment de la critique positiviste des pseudo-sciences ?

Robert N. Proctor. – En quelque sorte. Le but de l’agnotologie est de rechercher la vérité, avec peut-être de nouvelles méthodes et de nouveaux objets d’étude, dont on a besoin dans ce nouveau climat de politique scientifique. Je ne pense pas que les spécialistes des Lumières aient suffisamment pris la mesure de la capacité de la science à se trouver mobilisée – par ses défenseurs supposés – contre les idéaux de l’humanité. Cette possibilité de détournement tient en partie à l’ampleur industrielle qu’a prise la recherche scientifique. On pourrait parler à ce sujet de dialectique des Lumières. J’avais évidemment à l’esprit le modèle de la science quand j’ai commencé à enquêter sur l’ignorance – puisque nous avons là l’exemple d’une grande entreprise de recherche mise au service d’un État fasciste. Figurez-vous le nazisme comme encadré par Cassirer d’un côté, Horkheimer et Adorno de l’autre ; combinez cela avec le refus de considérer la science nazie comme un simple oxymore ou un cauchemar ; le résultat, c’est l’agnotologie.

Mathias Girel. – Plus généralement, comment situer votre travail dans le contexte plus vaste de l’histoire et de la philosophie des sciences aujourd’hui ?

Robert N. Proctor. – À certains égards, je suis proche des Science Studies, des Social Studies of Science et des activistes de la santé publique. Le domaine le plus pauvre me semble être celui de la philosophie des sciences, qui souffre toujours de son attitude de flagornerie envers la science, de son culte des grands noms et d’une forme d’avant-gardisme sectaire et ésotérique. Un grand changement dans ma vie fut causé par ma découverte de l’historicité, grâce notamment à la lecture de Hegel et de Marx lors de mes études doctorales. Je suis toujours un fan des grands récits – « la Grande Histoire » ! – et j’espère un jour publier ma propre World History of Science (from Prehistory to the Present) et mon Darwin in the History of Life : ces projets d’ouvrages constituent la base des cours que j’ai donnés pendant près de trente ans.

Mathias Girel. – Selon vous, les études agnotologiques présupposent-elles une approche réaliste « robuste » concernant les entités théoriques et la nature ?

Robert N. Proctor. – Pas du tout. Je suis assez opportuniste quand on en vient aux ontologies, étant donné la manière dont les mots, même éclatants, peuvent rester à distance des choses. Le « réalisme » m’a toujours paru être un truisme superflu et prétentieux. Je suis tout autant un constructiviste, un postmoderne, un pragmatiste, un anarchiste, un animiste/panthéiste, et un matérialiste dialectique (reconnaissant la « matière active ») – toutes dimensions que je considère comme des ouvertures quand elles sont explorées avec humanité. Je suis donc opportuniste en matière d’ontologie, en raison notamment du peu de choses que nous connaissons sur ce qui est très grand, très petit ou très éloigné. Certaines choses sont probablement impossibles à connaître – comme par exemple ce à quoi la matière, l’espace et le temps ressemblaient avant le Big Bang ou quelles formes de vie existent sur d’autres planètes – et cela devrait nous conduire à hésiter un peu avant de nous prononcer sur le type d’entités qui peuvent exister ou non dans ce monde. Je me considère moi-même comme un anthropologue et pragmatiste texan – ce qui explique ma défiance d’ensemble à l’égard de l’ontologie abstraite, qui me semble relever de la masturbation intellectuelle. Je pense que la recherche devrait être davantage portée vers l’allègement des souffrances, tout en étant guidée par la sympathie, l’étonnement et la critique, les trois effets principaux de toute bonne recherche.

Mathias Girel. – Risquons une prophétie. Quels sont, selon vous, les champs les plus prometteurs pour les recherches agnotologiques ?

Robert N. Proctor. – Je ne sais pas ce qu’il y a de « plus prometteur », mais je pense que nous avons besoin d’études plus détaillées sur la manière dont l’ignorance est créée dans des communautés particulières, et quels types d’affects sont attachés à l’ignorance. Il nous faut comprendre davantage les mécanismes de l’oubli et de la censure, et pas seulement au niveau des États ou des bureaucraties d’entreprise, mais dans les organes de presse, les familles et dans les instruments de divertissement. Il nous faut en apprendre davantage sur l’ignorance vertueuse, au sens citoyen et libertaire : ce qu’un État ou une entreprise ne devrait pas être en mesure de savoir sur quelqu’un, concernant par exemple ce qu’il achète, vend ou fait quand il est sur Internet. Il nous faut mieux comprendre la psychologie de l’ignorance, y compris la manière dont les gens pratiquent eux-mêmes des trous dans la connaissance pour affronter le stress ou la complexité. Nous avons encore beaucoup à apprendre aussi sur les frontières mouvantes de ce que l’on n’aborde pas, de ce dont on ne parle pas, et sur la manière dont ces domaines font l’objet de négociations aboutissant à des silences tolérés ou intolérables. Nous devons travailler sur l’inattention et la distraction ; sur l’impact des « big data » sur l’inconnaissabilité ; sur les différentes manières d’agir de manière « conservatrice » face à l’ignorance et à l’incertitude, en même temps que sur les risques de manipulation politique qui accompagnent ce type de stratégies. Ce sont là quelques-uns des exemples qui me viennent à l’esprit.

Mathias Girel. – Vous n’êtes pas seulement chercheur, mais aussi, souvent, témoin expert au tribunal. Dans le cas du tabac, combien d’historiens des sciences font-ils la même chose que vous ? Comment voyez-vous le rôle des historiens dans ce contexte ?

Robert N. Proctor. – Une question qui se pose dans de nombreux procès est : que savait-on à tel moment du passé ? Et qui le savait ? Peut-on raisonnablement penser que tel industriel savait que ses produits allaient tuer ? Et s’il en est ainsi, cette information a-t-elle été partagée avec le public ? Que savaient de ces risques les consommateurs ? Toutes ces questions appellent des avis experts sur ce qui était connu ou pourrait avoir été connu. Si bien que, fondamentalement, au sujet des cigarettes, on me demande de répondre à la question : « Qui savait quoi ? Et quand ? » C’est plus difficile qu’il ne paraît dans la mesure où il y a de nombreux types de risques, et que la connaissance est hétérogène et inégale d’une personne à une autre et d’un lieu à l’autre.

Trois historiens universitaires en tout et pour tout ont témoigné contre l’industrie au tribunal, et plus d’une centaine d’historiens universitaires ont, eux, travaillé à y défendre l’industrie. Cela reflète la force financière relative des deux parties opposées – et peut-être aussi, c’est triste à dire, le manque de fermeté morale de nombreux collègues. Cette implication des universitaires est mal documentée. Je suis en train d’écrire un article sur la manière dont les historiens ont travaillé pour l’industrie. Il s’ouvre sur la phrase suivante : « Une armée d’historiens mercenaires opère de manière furtive sur le sol américain. »

Mathias Girel. – Diriez-vous que l’on a besoin au tribunal d’une forme d’expertise épistémologique, au-delà de l’expertise historique ? On est frappé, lorsqu’on lit les minutes des procès auxquels vous participez, de voir l’interrogatoire rouler sur la distinction entre conscience et croyance complète, sur ce que signifie le consensus scientifique, sur les arguments de démarcation permettant de distinguer entre science et pseudo-science. On a souvent le sentiment d’assister à une forme de guérilla épistémologique. La solution consiste-elle pour les historiens, sociologues et philosophes des sciences, lorsqu’ils se retrouvent au tribunal ou dans des controverses publiques, à s’en tenir à une forme d’approche positiviste des sciences ?

Robert N. Proctor. – Si le positivisme désigne simplement la reconnaissance d’une distinction entre vérités fiables et mensonges, alors peut-être que nous avons besoin d’une approche positiviste. Mais nous pourrions aussi appeler cela une approche de bon sens ou une approche honnête. Le contexte du tribunal a ceci d’intéressant qu’il est exhaustif sans être très exigeant. Certains procès peuvent donner lieu à la production de millions de mots, mais un pragmatisme rhétorique est à l’œuvre, qui n’a que peu de tolérance pour le pinaillage gratuit. Il est certain que l’agnotologie serait utile ici. On me demande souvent de témoigner sur « l’état des lieux » (ou de la « connaissance ») alors que ce dont on a véritablement besoin, c’est d’une évaluation de l’« état de l’ignorance ».

Il y a des traditions légales bien ancrées qui formalisent précisément ce qui vaut et ce qui ne vaut pas comme preuve au tribunal – et quand, comment et par qui de telles preuves peuvent être présentées. J’ai été surpris, par exemple, de voir que mes propres livres sont considérés techniquement comme du « ouï-dire », tout comme la plupart des publications de mes collègues. Si bien que je ne peux pas étayer une affirmation en citant l’opinion de telle ou telle autorité. Il me faut en somme absorber ce que d’autres chercheurs ont appris et l’incorporer à ma propre opinion – ce qui veut dire que la Cour légitime une forme de plagiat. Je suis également censé exprimer des opinions plutôt que des faits : on m’a dit, dans une affaire où je témoignais, que si la Cour avait besoin de « faits », ceux-ci seraient fournis par un agent du FBI dans le cadre de son travail ordinaire. La théorie, ici, est qu’un témoin expert peut (et de fait doit !) être payé pour fournir des opinions, mais qu’un (simple) témoin sur les faits ne peut être payé pour rapporter des faits (« J’ai vu Johnny sortir son fusil… »). J’ai entendu naguère une histoire amusante au sujet d’un témoin dans un procès du tabac britannique qui mettait un point d’honneur à ne pas accepter quelque argent que ce soit en contrepartie de son témoignage. L’ expert fut apparemment écarté, le juge concluant que seul un « fanatique » pourrait accepter de témoigner sans être payé. Donc les opinions sont proposées pour de l’argent, et le travail bénévole est écarté comme étant biaisé !

Mathias Girel. – À en juger par un article de The Nation relatant la manière dont on a tenté de faire saisir le manuscrit de votre ouvrage, être témoin n’est pas une mission de tout repos…

Robert N. Proctor. – Témoigner contre une industrie multimilliardaire qui a une longue histoire de harcèlement, ce n’est pas pour les âmes sensibles. J’ai appris à cette occasion que les journalistes sont mieux protégés que les universitaires. Leçon intéressante : c’est une des raisons pour lesquelles j’ai tenté de m’adresser au grand public en franchissant le fossé qui sépare traditionnellement le monde des chercheurs et celui des journalistes. Mon père m’a appris à répondre au pouvoir par la vérité, et la vérité peut être un allié puissant.

Mathias Girel. – Est-ce que ce type de témoignage peut rendre plus manifeste l’utilité sociale des sciences humaines ?

Robert N. Proctor. – Les sciences humaines pourraient sans doute être plus utiles à la société, mais les chercheurs doivent travailler sur les bons sujets. Je devrais aussi faire remarquer que la « théorie de l’utilisation des opérateurs de recherche » (« Search Theory ») va devenir de plus en plus importante dans le monde du Big Data, en particulier au fur et à mesure que les archives en ligne permettront de telles recherches, après reconnaissance optique des caractères. Ces procédés permettront d’extraire des aiguilles rhétoriques de meules de foin d’archives, d’écrire de nouveaux types d’histoire et de poser aussi de nouveaux types de questions. Je suis stupéfait du petit nombre de mes collègues qui utilisent les N-grams [fréquence des occurrences d’une expression dans des références publiées sur une période donnée] : ce sont là des outils puissants, et, s’il m’est permis de mélanger les métaphores, il y a beaucoup de fruits à portée de main.

Mais au fond, je pense que nous devons être humains d’abord, et chercheurs ensuite. Notre humanité est ce qui compte avant tout, et trop peu de mes collègues, j’en ai peur, saisissent véritablement cette idée. La recherche devrait ennoblir la condition humaine. Je n’ai jamais voulu être un mécanicien, un poseur de diagnostic ou le valet de qui que ce soit. Tout l’argument de mon livre Value-Free Science consistait à montrer que l’engagement ne compromettait pas forcément l’objectivité. De fait, il y a de nombreuses manières dont il peut la renforcer. La plupart des gens ne le comprennent pas. Cela provient d’un manque de courage et de lucidité morale.

 

Entretien réalisé pour Critique en août 2013.

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