Le long écho de la Sound Science

Un volume sur les Pathologies environnementales, dirigé par Marie Gaille, vient de paraître aux éditions du CNRS. J’y reviens sur l’idée de « sound science », autrement de « bonne science », de science saine et solide, qui a été à partir des années 1980 un concept mobilisé dans plusieurs controverses sanitaires et environnementales.

J’en reproduis ici le sommaire, et plus bas l’introduction de mon texte

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Il existe des concepts-zombies, des notions qui ne cessent de hanter le débat public bien longtemps après que toute vie s’en est retirée, ce qui ne les prive pourtant pas de pouvoirs tout à fait conséquents. Tel est à notre sens le cas de l’idée de “Sound Science”, qui apparait dans un contexte précis, pour répondre à des besoins précis, il y a une vingtaine d’années, mais qui est encore fréquemment mobilisée dans les réflexions sur la santé dans un environnement à risque.

Les débats sanitaires et environnementaux, les mobilisations politiques autour de réglementations, les déclarations de politiques sur les sciences voient en effet revenir sans cesse cette étrange notion, difficilement traduisible de manière univoque en français car le terme « Sound » peut signifier « sensée », « raisonnable », « solide », « saine », voire « intègre ». Les exemples ne manquent pas: selon certains, l’Inquisition aurait, finalement, mobilisé de la “bonne science” contre Galilée. L’association Farmers Advance jugeait par exemple en juillet 2016 que les attaques de l’agence de protection de l’environnement Américaine (EPA) sur l’atrazine ne reposaient décidément pas sur de la bonne science. Au même moment, le représentant Républicain Lamar Smith avait la même accusation à l’égard du Clean Power Act du président Obama et jugeait que l’EPA « choisissait intentionnellement d’ignorer la bonne science », de trier sur le volet la science qui épousait son agenda et « d’ignorer la science qui n’étaie pas sa propre position ». L’idée peut apparaître explicitement, à travers une mention de la Sound Science, ou de manière oblique, à partir d’une dénonciation d’une science “tordue”, “biaisée”, “politisée”, “contestée”.

Les usages de cette notion présentent une triple particularité qui mérite d’être soulignée.
La première tient aux présupposés: nous pourrions comprendre une critique de publications ou de décisions au motif qu’elles reposeraient sur de fausses informations4
— le débat porterait alors sur la vérité — ou sur des publications réfutées — le débat porterait alors sur le fonctionnement des institutions scientifiques, et même éventuellement parce qu’elles ne reposent sur aucune base scientifique. Mais cette « bonne science » devrait être un pléonasme: le terme « science » n’est pas seulement descriptif, il ne renvoie pas seulement à ce que fait toute personne travaillant dans un laboratoire, à tout ce qui est financé au titre d’un programme de recherche scientifique. Il contient également une dimension normative et un lien à la vérité qui semble essentiel: une science fausse n’est pas une science. La notion jumelle de cette sound science est elle aussi étrange: l’idée de junk science, de science malade, de pacotille, voire de « malscience » par analogie avec la « malbouffe », semble contradictoire. Que serait une science « fausse » ou mal fondée? Bref, on s’attendrait à ce que le débat porte sur la vérité, sur la réalité des effets observés, et ce n’est précisément pas ce qui se produit. L’hypothèse suivie ici est que la notion ne fonctionne pas selon ce que les philosophes du langage appellent un “contexte transparent”, où l’on pourrait remplacer un terme par sa référence, par ce qu’il désigne habituellement sans modifier les valeurs de vérité. Pour reprendre un exemple classique, je peux remplacer « Cicéron » par « Marcus Tullius » dans l’énoncé « Cicéron a écrit les Tusculanes » sans changer les valeurs de vérité de l’énoncé, on dira alors que le contexte est « transparent ». Il n’en va pas de même pour d’autres énoncés, lorsque le symbole ne se réduit plus à son contenu sémantique: je ne peux pas immédiatement remplacer « Je crois que Cicéron a écrit les Tusculanes » par « Je crois que Marcus Tullius a écrit les Tusculanes », car cela dépend de mes autres croyances et connaissances sur la littérature latine et sur les différents noms de Cicéron. Les termes se situent alors dans un contexte « opaque », qui implique en général un changement de référence. Pour prendre un équivalent proche de notre notion: dire que l’on a assisté à un « bon Hamlet », ce n’est pas juger la référence principale, la pièce écrite par Shakespeare, ni même le personnage principal de cette pièce, qui porte lui aussi ce nom, mais se prononcer sur la représentation, sur une performance précise. Le nom propre ici a une référence particulière, qui n’apparait pas forcément dans l’analyse « grammaticale » de la phrase, mais cette référence est en général élucidée par le contexte: par exemple, nous sommes en train de lire la page « Culture » d’un grand quotidien. Dans cette perspective, le présent chapitre étudie l’idée selon laquelle la notion de « bonne science » fonctionnerait selon un tel registre opaque, et il nous faudra donc éclairer la référence particulière de l’expression, dans le contexte où elle est utilisée.

L’autre particularité est étroitement liée à la première: dans l’immensité des usages de la notion, elle intervient rarement « pour elle-même », il n’y a pas de traité de la « bonne science », elle est rarement décrite dans ses détails si ce n’est pour répéter ce que nous entendons habituellement par « science ». Elle est en général mobilisée dans le cadre de l’expression: « based upon sound science », fondé sur de la bonne science, ce qui semble indiquer que le sujet principal des phrases mobilisant la « bonne science » est en général autre chose, précisément ce qui est fondé sur une telle science. Il s’agit en général de décisions, qu’elles soient politiques, règlementaires ou judiciaires. D’où la deuxième question qui sera suivie ici: lorsque l’on parle de bonne science, à quelle action et à quel acteur fait-on référence?

Le mathématicien Grigory Perelman est censé avoir dit, en refusant sa médaille Fields, que ses collègues n’étaient pas assez qualifiés pour juger son travail, “même en bien”. Au-delà du caractère cocasse de l’anecdote, elle touche un point profond: la qualité des acteurs qui apposent une épithète élogieuse n’est pas indifférente. Dans les exemples que nous allons rencontrer, il est remarquable que la qualification de “bonne” ou de “mauvaise” ne soit pas souvent attribuée par des spécialistes de la discipline. Il nous faudra être attentifs à la source des jugements sur la “science”.
Nous procèderons à ce triple éclairage en nous attachant au moment historique particulier où la notion se cristallise, entre la fin des années 1980 et le premier tiers des années 1990, pour donner naissance à l’usage que nous connaissons maintenant. C’est alors le contexte américain qui est le plus nourri, du point de vue des usages et du point de vue des archives, pour des raisons qui apparaissent dans la deuxième et troisième section, mais le volet européen, pour lequel nous n’avons pas encore l’équivalent des 80 millions de pages des Tobacco papers, a constitué un deuxième front d’extension de la stratégie, comme nous le verrons dans les quatrième et cinquième sections. La sixième section, conclusive, repère quelques éléments qui structurent encore le débat, au-delà du moment qui a vu l’émergence de la notion.

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