Variétés de l’ignorance, INRA

J’étais ce lundi 30 mai 2016 à Bordeaux pour une conférence dans le cadre de « Sciences en questions »(INRA), et, outre les thématiques que j’ai déjà pu aborder ailleurs, sur le secret et l’ignorance produite, cela m’a donné l’occasion de revenir plus en détail sur les travaux de Scott Frickel et l’undone science (merci à Nathalie Jas pour des discussions à ce sujet il y a quelques années!),

Capture d’écran 2016-05-22 à 22.06.08

ainsi que les textes de Kempner sur la « connaissance défendue » ou « interdite » (Forbidden Knowledge).

L’ensemble de ces réflexions, ainsi que la riche discussion qui a suivi, devrait connaître une deuxième vie bientôt dans la collection « Sciences en questions », aux éditions Quae, j’y travaille!

La vidéo est ici

https://inra-dam-front-region-pad.brainsonic.com/index.php/player-html5-84dc0e38dc89bc3d83fcb878c006b828.html

Le résumé en était le suivant:

Un courant récent d’histoire des sciences, qui s’est parfois donné le nom d’« Agnotologie », a contribué à instruire un regard nouveau sur l’ignorance. Ces travaux ont montré qu’elle pouvait être autre chose que la pure absence de savoir (sens absolu) ou que le simple fait d’être privé de connaissances possédées par d’autres (sens relatif). Si la connaissance peut être produite, dans des processus de recherche bien réglée, elle peut également être détruite, qu’il s’agisse de la faire disparaître du champ public, comme le montrent les travaux sur le secret, ou encore d’en saper l’autorité : un savoir rendu douteux ne peut plus aussi facilement  servir de prémisses à nos enquêtes, à nos décisions éthiques et politiques; il bloque l’accroissement de nos connaissances. D’autres auteurs, dans une lecture plus positive, ont souligné le rôle de l’ignorance non seulement comme aiguillon de la science, mais aussi, paradoxalement, comme produit de la science: les grandes découvertes ouvrent de nouveaux champs inconnus, posent de nouvelles questions, révèlent des ignorances intéressantes pour la communauté. Deux pôles semblent alors se dégager : d’un côté, une ignorance produite, stratégique, de l’autre, une ignorance comme frontière ou moteur de la science.

Une tâche préliminaire est bien entendu de déterminer s’il y a quelque unité entre ces deux notions, mais elle ne devrait pas masquer une autre question plus fondamentale: les situations ordinaires de recherche, tout comme celles du débat public autour des sciences, ne relèvent en général pas de ce caractère binaire. Entre l’ignorance entretenue à dessein et les « fronts de la science » se dessine tout un paysage complexe: il y a sans doute une ignorance produite par les programmes de recherche, qui conduisent à privilégier certaines recherches au détriment d’autres, une autre induite par la perspective de l’expertise, qui peut conduire à mettre entre parenthèses des éléments que l’expert jugerait pertinents en tant que chercheur mais qui sortent de la commande d’expertise, par les instruments mobilisés dans ce cadre, une ignorance corrélative de la complexité des phénomènes en jeu, dans le cadre par exemple de l’exposition à des toxiques… La présente conférence  ne se limitera pas aux cas de création stratégique d’ignorance, qui ont été abondamment illustrés, mais tentera une typologie de ces formes diverses. Quels sont les variétés et les modes de l’ignorance, et pourquoi est-il essentiel d’en tenir compte dans les débats environnementaux et sanitaires ?

Par ailleurs, quand on pense se trouver face à des cas d’ignorance produite, se pose la question de savoir si elle l’est de manière intentionnelle ou non. Il y a des cas où l’on peut trancher nettement, comme cela apparaît à l’examen des 80 millions de pages saisies aux cigarettiers par la justice fédérale américaine, ou de certaines des polémiques autour du climat. Mais les conditions concrètes de la recherche nous exposent à de nombreuses situations où cette distinction n’est pas aussi aisée et qui relèvent de ce que nous proposons d’appeler une « zone grise »: conflits d’intérêt, débats sur les sources de financement de la recherche, concurrence entre acteurs au sein d’instances réglementaires, phénomènes de surenchère (« hype ») dans la communication autour de découvertes scientifiques, manquements à l’intégrité scientifique, crise de la réplication des expérimentations, silence sur les résultats négatifs. Quand et comment peut-on sortir de cette « zone grise » pour qualifier plus nettement les phénomènes en jeu? Si nos enquêtes comme nos actions peuvent réussir ou échouer, échouer de manière épisodique ou persistante, sous l’action d’un tiers ou non, dans quels cas est-il raisonnable de relier ces échecs à des intentions ?

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