La « Bonne science », une bonne idée? Suite

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Crédits: A-Ulm

Edit: la vidéo a été postée sur le site des Savoirs/ENS

 

Mercredi dernier, 16 mars 2016, à l’invitation de l’a-Ulm et de l’organisation des Jeudis de l’ENS, je participais à une séance autour du dernier numéro de l’Archicube portant sur l’intégrité scientifique. J’ai déjà posté sur ce blog l’essentiel de ma contribution à ce numéro, et je ne reprends ici que les exemples que j’ai développés davantage dans ma présentation de la semaine dernière, et qui peuvent donner lieu à un examen plus approfondi. L’idée était de faire droit à la défense d’une science « intègre » et robuste, tout en notant certaines difficultés et, au-delà, de possibles effets pervers possibles de cette défense.

Démarquer les pseudo-sciences

L’idée de « bonne science »/sound science, recoupe de nombreuses discussions que les philosophes des sciences du XXe siècle ont eues sur les « pseudo-sciences ». Au-delà des exigences de réfutabilité avancées par Popper, les listes de critères de l’attitude scientifique sont toujours instructives quant à l’idée que l’on se fait de la science et quant à ce qui en constituerait l’essentiel. R. L. Park, physicien du Maryland, avait par exemple soumis ses sept signes de « science bidon » (bogus science), de manière à couvrir aussi bien la prétendue découverte de la fusion froide par Pons et Fleischmann en 1989 que les allégations santé liées à de nombreux gadgets.

L’exigence de recension et d’examen par les pairs (peer-review) est un filtre puissant, mais ce processus n’est pas infaillible, comme l’a montré une récente polémique autour du journal Plosone, qui avait publié il y a plusieurs mois un article sur la biomécanique de la main, et où l’ingéniosité de cet appendice était reliée au « Créateur ».

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Cette référence étonnante dans un article scientifique n’a visiblement été relevée que de nombreuses semaines après la publication en ligne, notamment dans et par le tweet suivant:

ce qui a abouti à une rétractation de l’article en question et à un réexamen, dans le journal considéré, du processus d’expertise des articles puisque le texte était censé avoir été soumis à une double lecture et à la responsabilité académique du coordinateur du volume. Un tel dysfonctionnement n’invalide-t-il que l’article concerné ou bien le processus même d’expertise d’une revue?

L’exigence de reproductibilité des expérimentations est aussi une exigence raisonnable, qui rencontre deux défis: tout d’abord, la difficulté à faire financer des reproductions d’expériences, dans un contexte où ce sont plutôt les découvertes et l’innovation qui sont récompensées, ensuite la « crise de la reproductibilité » qui se manifeste dans de nombreux domaines, voir par exemple la discussion récente sur les difficultés à reproduire des expérimentations célèbres en psychologie sur « l’épuisement de l’égo ».

 

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Junk science au tribunal

La volonté de donner des critères de la « bonne science » s’est manifestée de manière très tenace et à bon droit au tribunal, où des expertises scientifiques peuvent décider de l’issue d’un procès. J’ai traité ailleurs du cadre fourni par les arrêts Daubert dans le droit fédéral américain, et je suis revenu ici brièvement sur un cas significatif de l’absence de critères nets, dans les années 1980, qui avait conduit notamment à l’octroi d’une réparation d’environ 1 million de dollars à une « psychiste » américaine, qui prétendait avoir perdu ses pouvoirs parapsychologiques après l’injection d’un produit de contraste, et avait trouvé des experts pour la défendre. (L’histoire, comme toujours, est plus compliquée qu’il n’y paraît).

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Le sujet est toujours d’actualité, et je conseille un des derniers numéros de Science, où plusieurs articles font le point sur la solidité statistique des identifications portant sur les empreintes, sur les traces ADN, les expertises balistiques. C’est un champ de recherche passionnant.

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Science secrète

Une loi lourde d’enjeux est actuellement cours d’examen aux Etats-unis. Portée par Lamar Smith, et s’inscrivant dans la lignée du Freedom of Information Act et du Data Quality Act, elle vise à restreindre la capacité de l’agence de protection de l’environnement américaine (EPA) à s’appuyer sur de la « science secrète » pour promulguer ses réglementations.

Secret Science Reform Act of 2015

(Sec. 2) This bill amends the Environmental Research, Development, and Demonstration Authorization Act of 1978 to prohibit the Environmental Protection Agency (EPA) from proposing, finalizing, or disseminating a covered action unless all scientific and technical information relied on to support such action is the best available science, specifically identified, and publicly available in a manner sufficient for independent analysis and substantial reproduction of research results. A covered action includes a risk, exposure, or hazard assessment, criteria document, standard, limitation, regulation, regulatory impact analysis, or guidance. Scientific and technical information includes: (1) materials, data, and associated protocols necessary to understand, assess, and extend conclusions; (2) computer codes and models involved in the creation and analysis of the information; (3) recorded factual materials; and (4) detailed descriptions of how to access and use the information.

This Act may not be construed as requiring the EPA to disseminate scientific and technical information, or superseding any nondiscretionary statutory requirement.

The EPA may not spend more than $1 million per fiscal year on carrying out this Act.

L’idée de publicité des données présidant à l’action de l’Etat et des structures associées, ainsi que la volonté de s’appuyer sur des expériences reproductibles, sont deux chantiers capitaux aujourd’hui. Mais les observateurs, à commencer par l’AAAS, relèvent que dans certains domaines, sanitaire par exemple, il peut ne pas être possible de divulguer des dossiers médicaux, qui constituent les données brutes et peuvent être protégés par des clauses de confidentialité, et, surtout, que les grandes études de cohortes s’étendant sur plusieurs décennies, tout comme la production de données en temps réel, lors de crises environnementales par exemple, sont difficilement reproductibles. Une lecture trop stricte, ou biaisée dans certains cas, des clauses de publicité et de reproductibilité, pourrait donc conduire à bloquer à la racine une part importante des réglementations environnementales.

 

conf 17 mars black.036

 

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