Ignorance, complots et post vérité

Le Monde m’avait demandé une tribune sur l’agnotologie, en marge des journées de Blois et d’autres tables rondes portant sur ce thème. J’ai proposé une réflexion sur le terme, et sur les « faux amis » que sont la post-vérité et le complotisme. Dans mon esprit, il s’agissait surtout de distinguer ces notions. Le chapeau précise que « ce champ d’études comporte des risques, comme celui d’alimenter les théories du complot » (édition papier du DIMANCHE 8 – LUNDI 9 OCTOBRE 2017). De fait, c’est plutôt la confusion avec le complotisme qui m’inquiète, comme je le développe plus longuement dans un petit livre à paraître chez Quae plus tard à l’automne. Je pense qu’il est possible d’envisager rationnellement des explications par des ententes intéressées, et que ce n’est ni un scandale intellectuel ni une faute de raisonnement, et encore moins ce que l’on entend ordinairement par « complotisme ». Il y a en fait deux dangers symétriques: celui qui consiste à voir des intentions là où il n’y en a pas, celui qui consiste à ne pas les voir lorsqu’elles sont là. Cette voie étroite est déjà celle qui était suivie par Proctor, et autant je pense qu’il y a lieu de s’inquiéter de certaines formes de complotisme, en particulier lorsqu’elles ne sont qu’un masque pour la haine d’un groupe ou d’un collectif, autant refuser par hypothèse qu’il y ait, parfois, des conspirations, c’est-à-dire des actions explicitement coordonnés d’un groupe d’agents en vue d’une fin répréhensible à l’insu du plus grand nombre, me semble être un déni de l’Histoire à peu près aussi préoccupant. 

Voici le texte qui a été publié dans les colonnes du Monde.

Ignorance, complots et post vérité

Forgé par l’historien américain Robert Proctor pour désigner « la production culturelle de l’ignorance et son étude », le terme d’« agnotologie » a d’abord été appliqué aux stratégies des cigarettiers et des producteurs d’énergie fossile en lutte contre des vérités dérangeantes pour eux, afin de maintenir public et décideurs dans l’ignorance ou le doute à leur égard. Il a permis de voir que l’ignorance n’était pas seulement un état dans lequel on est privé de ce que l’on pourrait ou de ce que l’on devrait savoir, mais aussi parfois un effet. L’ignorance peut être produite aussi bien par des mécanismes aveugles que par des stratégies.

C’est sans doute ce dernier sens – l’ignorance produite intentionnellement – qui a concentré l’attention d’un large public. Compris ainsi, ce courant d’études présente une vertu insigne et trois risques majeurs. La vertu est bien connue : ces études ont documenté les processus par lesquels des connaissances ont disparu de l’espace public ou cessé d’être des points de départ fiables pour nos enquêtes et nos décisions.

Elles ont permis de montrer que, pour contrer la science, il ne suffisait pas de la nier, mais qu’il fallait se situer sur son terrain, produire de la science « contraire », de la recherche-leurre sur d’autres causes, capturer l’expertise ou la réglementation. Il s’agit alors moins d’une discipline nouvelle que d’une question épistémologique et politique : épistémologique, car il s’agit de caractériser la science qui produit des connaissances fiables sans la restreindre à la réfutabilité, la recension par les pairs, ou la parole des collectifs d’experts, critères classiques que remplissaient à un titre ou un autre les bénéficiaires des fonds du Comité de recherche de l’industrie du tabac.

Politique, car il est bien évident que cette « vigilance épistémologique » est l’affaire de tous, et pas uniquement des spécialistes d’un domaine sanitaire ou environnemental donné. Mais quels sont alors les risques ?

Trois types de risques

Le premier est lié au néologisme qui pourrait donner l’impression qu’il s’agit là d’une recherche ésotérique, réservée aux seuls spécialistes du soupçon, qui mettraient en évidence des recettes infaillibles et invariables. L’intérêt de ces études vient au contraire de la diversité des processus et des objets.

L’ignorance produite n’est pas toujours celle des profanes : la procédure entamée en 2015 par le procureur de l’Etat de New York, Eric Schneidermann, contre le groupe ExxonMobil accuse ce dernier d’avoir maintenu les investisseurs dans l’ignorance des facteurs de risque, pourtant bien identifiés par la recherche interne de la firme, qui concluait à un réchauffement d’origine anthropique, ce qui représentait un aléa certain pour ses actifs.

Concernant les objets, l’ignorance produite ne se limite pas aux seuls produits dangereux : un système d’édition académique où les citoyens qui ont financé une recherche peuvent se trouver privés de l’accès libre à ces publications est bien un système où la société en vient à ignorer les connaissances qu’elle produit.

Le second risque pour l’agnotologie est d’être identifiée à une variante de complotisme. Il y a après tout quelque chose d’étrange à se demander dans quelle intention un article ou une expertise sont publiés. Tout d’abord, une théorie du complot, au sens où l’on s’en inquiète, n’est pas condamnable parce qu’elle suppose des complots, des ententes secrètes et intéressées, mais parce que c’est une mauvaise théorie, infondée, mal étayée ou trahissant des biais évidents. Les études de Robert Proctor, David Rosner et Gerald Markowitz, et bien d’autres, manifestent, elles, un souci du détail et de l’archive qui en fait de véritables enquêtes.

« Post-vérité »

On pourrait imaginer une autre critique, visant aussi bien les dénonciations de complots véridiques que les théories du complot : en isolant des individus et des épisodes singuliers, le risque est de faire croire qu’il suffirait d’écarter ces individus ou d’arrêter ces comportements déviants pour revenir à une situation vertueuse. Or, les institutions, les organismes, les collectifs qui ont permis ces comportements ont, eux, des effets permanents et répétables, qui nous concernent quotidiennement.

Les travaux « agnotologiques » attirent bien notre attention sur la vulnérabilité de nos systèmes de recherche et d’expertise. Ce qui est par exemple en jeu, dans les récentes controverses sur les perturbateurs endocriniens, ce sont des acteurs, certes, mais aussi le fonctionnement de certaines agences sanitaires européennes et la paralysie de la Commission sous le coup d’expertises contraires et parfois intéressées.

Dernier risque de confusion, le champ agnotologique pourrait sembler n’être qu’un exemple de ce que l’on appelle, peut-être un peu vite, l’ère de la « post-vérité ». Dans les deux cas, la connaissance semble vaciller, sous l’effet de processus qui l’englobent et la sapent. L’agnotologie stratégique, la « fabrique du doute », n’est cependant possible que dans un univers où la connaissance fiable, de même que la science qui prédit, qui prouve et qui permet de nouvelles découvertes restent des valeurs.

Analyser tous les facteurs

Faire disparaître ou fragiliser une connaissance n’a de sens que si ce processus est parasitaire. La post-vérité, elle, depuis son apparition sous la plume du dramaturge serbo-américain Steve Tesich en 1992, dit autre chose : elle exprime l’idée que nous serions, par nos comportements, devenus indifférents à la vérité, apathiques devant les mensonges les plus éhontés, impassibles devant les contradictions les plus irresponsables : « Tous les dictateurs jusque-là devaient s’échiner à faire disparaître la vérité. Par nos actions, nous sommes en train de dire que ce n’est plus nécessaire. » (The Nation, janvier 1992.)

C’est une question qui est encore posée après les mensonges du Brexit, après les gesticulations, incohérentes mais cependant très bruyantes, du président Trump, et surtout dans un environnement numérique qui n’était pas celui de Tesich. Les réactions à la post-vérité peuvent cependant intéresser les lecteurs d’études agnotologiques : comme l’avait très bien montré Katharine Viner (How Technology disrupted the Truth, The Guardian, 12 juillet 2016), il est illusoire de penser répondre à la post-vérité et aux « fake news » par des corrections ponctuelles, sans réfléchir au contexte dans lequel nous consommons de l’information.

Le « décodage », la réfutation ou l’ironie sont salutaires et nécessaires, mais ne doivent pas occulter l’analyse d’autres facteurs qui vont de la précarité de l’emploi dans certaines rédactions, de la pression exercée par les grands réseaux sociaux sur l’accès à l’information au système économique de ces réseaux, qui fonctionnent sur le modèle de la « trappe attentionnelle », enfermant non seulement dans une bulle cognitive, mais aussi dans un défilement sans fin. Les deux phénomènes, au-delà de leur différence, interrogent nos comportements : où s’arrêtent la désinformation et le divertissement ? Où commence notre renoncement ou, pire, notre acquiescement ?
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