Nécrologie de la vérité?

L’époque est plus que jamais à la nécrologie. Nous nous remettions à peine de la mort de l’expertise (1) qu’il s’agirait maintenant d’endurer celle de la vérité. Comme d’autres, et dans la perspective d’un cours au second semestre qui portera sur les « avatars du vrai », j’ai lu le petit essai de Michiko Kakutani, The Death of Truth, Note on Falsehood in the Age of Trump (2).

Je ne dirais pas qu’il s’agit d’une monographie détaillée sur la question, mais ce n’est pas l’ambition de l’ouvrage, qui est davantage de l’ordre d’un essai qui peut se lire en deux heures à peu près. Il est plus juste d’en parler comme d’un point de départ pour qui souhaiterait ensuite approfondir la question, à l’aide des textes cités en référence. Un de ses intérêts est néanmoins d’aborder des aspects très divers de la question, là où les réflexions plus détaillées se concentrent — forcément — sur une seule dimension. Cet intérêt réside donc à mon sens davantage dans l’effet de rapprochement que dans la profondeur et le détail de chacune des analyses. L’essai aborde ainsi tour à tour « le déclin et la chute de la raison » (ch. 1), la « guerre des cultures », faisant jouer un rôle particulier au « post-modernisme » (ch. 2), le narcissisme et le culte du moi (ch. 3), l’effacement de la réalité (ch. 4), la question du langage (ch. 5), celles des bulles cognitives (ch. 6), de l’attention (ch. 7), les nouveaux visages de la propagande (ch. 8) et enfin les « trolls » (ch. 9). 

Kakutani a longtemps été critique littéraire au NYT et nombre de ses réflexions se retrouvent dans l’ouvrage. C’est en particulier le cas des passages consacrés aux auteurs post-modernes, qu’il s’agisse de Paul de Man ou d’autres. C’est en fait la partie du livre qui me convainc le moins. Il est certain qu’une partie des thèses de la « déconstruction » a pu être habilement réutilisée par l’alt-right américaine faisant valoir son droit sur ses faits « à elle » (alternative facts), et cet usage est établi dans divers cadres. J’avais été assez frappé il y a quelques années de voir Philip Johnson, un des maîtres à penser du Discovery Institute, ironiser face à la sociologue Amy Binder, sur son usage quelque peu mercenaire des thèses de Foucault pour déstabiliser cette « vache sacrée » qu’était l’évolution et pour critiquer l’enseignement des sciences « dominant », cherchant à imposer à tous son « orthodoxie ».  

[Asked if Foucault’s arguments about authoritarian discourses resonated with him]: Oh, yeah, that’s what I mean when I say I’ve learned. But you see, what I find ridiculous about the postmodernists is that they apply it to all the wrong situations. I mean, Foucault, himself, was a pampered intellectual, laden with honors. I mean, he’s part of the oppressor class, from my point of view, who does this sort of thing. Did you read about this Social Text hoax?…The writers in Social Text use these ideas of empowerment and resisting authority in such a narrow, tendentious, political agenda, when it is really much more broadly applicable to themselves. So, yes, you are right: I read that stuff with a great deal of interest. I just apply it differently. And that’s one of the things that is very funny about my intellectual method. Because while [my] conclusions are considered outlandish in the academic world—you know, “natural selection can’t really create, and all that”—the message it generates, though, is dead-bang mainstream academia these days. You know, [I’m] looking for the hidden assumptions, thepower relationships…it’s a very fashionable method, it’s just that nobody ever dreamed that it would be applied to this particular sacred cow, [evolution]…

Amy Binder, Public School Curriculum Controversies:
The Cases of Afrocentrism and Creationism in the Late 20th Century United States, https://culturalpolicy.princeton.edu/sites/culturalpolicy/files/binder.pdf

Que ces usages soient possibles et même qu’ils existent, soit, mais qu’ils exercent une pression plus puissante que celle des think tanks libertariens et ou même que les ONG, bref, les nouveaux « producteurs de savoirs » étudiés de longue date en France par Dominique Pestre notamment, c’est ce dont il est permis de douter. L’idée que la science « officielle » et réglementaire était pétrie d’intérêts cachés a été martelée dès les années 1990 par des acteurs qui n’avaient assurément ni Derrida ni Foucault parmi leurs livres de chevet.

D’autres usages « littéraires » sont plus heureux. C’est le cas de l’examen du cas Trump à l’aune des textes de Lasch ou de Wolfe sur la montée en puissance de la subjectivité et du narcissisme; c’est aussi le cas, si on pense cette fois à l’Histoire, de l’usage qui est fait des analyses de Klemperer sur le langage sous le Troisième Reich. Kakutani donne des exemples intéressants du renversement trumpien, quand un mot se met à signifier le contraire de son sens habituel (ce fut le cas avec l’expression de Fake News, et aussi avec la « chasse aux sorcières » dont Donald Trump s’estime victime) ou quand l’image elle-même n’a plus de sens (les photographies de la cérémonie d’intronisation qui démentent son prétendu succès), et elle propose une lecture des tweets de l’actuel président américain — qui sont destinés à être considérés par les historiens à venir comme des déclarations officielles — comme test permanent de ce qui sera supportable, lecture que je n’ai pas vue sous cette forme ailleurs.

 Le meilleur du livre se situe cependant dans le chapitre consacré à la propagande. Kakutani, qui cite en outre, en notes de fin d’ouvrage, une bibliographie plus nourrie que pour les autres parties du livre, relève bien qu’un des buts de la manipulation de l’opinion, principalement aux Etats-unis, n’est pas tant la désinformation en vue de convaincre d’une thèse, que le pur et simple entretien de la confusion: « Semer la confusion sur internet via un barrage de més- et dés-information est effectivement en train de devenir la tactique de choix des propagandistes ». 

On retrouvait la même idée chez Philip Mirowski (3), dans son analyse des Fake News. Mirowski rapportait l’éclairage que donnait, déjà en 2009, le réalisateur Adam Curtis, dans le film Oh Dearism, sur le rôle et la pensée de Surkov, inspirateur du Kremlin en termes de propagande. Adam Curtis, cité et transcrit par Mirowski, résumait ainsi la stratégie:

Nous vivons dans un vaudeville permanent d’histoires contradictoires qui rend impossible l’apparition d’une véritable opposition, car elle ne peut pas forger son propre récit cohérent en réaction. 

Et il poursuivait son analyse ainsi, parlant de Surkov:

Son but est de saper la perception du monde des gens afin qu’ils ne sachent jamais ce qu’il se passe réellement. Surkov a transformé la politique russe en un théâtre déconcertant et en constante évolution : il a parrainé toutes sortes de groupes, des skinheads néonazis, des groupes libéraux de défense des droits de l’homme, il a même soutenu des partis opposés au président Poutine. Mais la clé était que Surkov a ensuite laissé fuiter ce qu’il faisait, de sorte que personne ne savait si c’était vrai ou faux. 

Comme l’a dit un journaliste : “C’est une stratégie de pouvoir qui maintient toute l’opposition dans une confusion permanente, un changement incessant imparable car il est indéfinissable”. On raconte que c’est exactement ce que Surkov aurait fait en Ukraine cette année. Alors que la guerre avait commencé, Surkov a, de manière typique, publié une petite histoire sur ce qu’il a appelé la guerre non-linéaire, une guerre où vous ne savez jamais ce que l’ennemi veut vraiment ou même qui il est. L’objectif sous-jacent n’est pas, selon Sur- kov, de gagner la guerre, mais d’utiliser le conflit pour créer un état constant de déstabilisation à gérer et contrôler. 

Mirowski, Hell is Truth…, p. 163.

Un tel état de choses ne prédispose pas tant à la crédulité qu’au cynisme et au repli sur soi. Ce pourrait bien être l’héritage le plus persistant du phénomène actuel de l’infox, dont il reste encore à mesurer objectivement l’étendue. Et c’est finalement sur ce dernier point, qui est tout autant épistémologique que politique et moral, que le petit livre de Kakutani insiste dans ses passages les plus heureux.

(1) Nichols, Thomas M. The Death of Expertise: The Campaign against Established Knowledge and Why It Matters. NY, Oxford University Press, 2017.

(2) Kakutani, Michiko. The death of truth, Londres, Collins, 2018.

(3) Mirowski Philip, « « Hell is Truth Seen Too Late » », Zilsel, 2018/1 (N° 3), p. 146-180. DOI : 10.3917/zil.003.0146. URL : https://www.cairn.info/revue-zilsel-2018-1.htm-page-146.htm

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